Il y a un siècle, à Pietracorbara, presque chaque battue commençait dans un petit bar niché dans la falaise, à l'entrée de la marine de cette commune cap corsine. Tant de rencontres matinales rythmées de stratégies de chasse. De ces rassemblements est né le nom emblématique du lieu : Les Chasseurs, créé le 1er février 1904, par Françoise Boraschi. 122 ans plus tard, l'établissement, devenu un hôtel-restaurant, est toujours tenu par des descendants de la fondatrice : Roger Dufresne et ses fils, cinquième et sixième générations. En famille, ils dirigent ce lieu que les habitués nomment souvent "une seconde maison". Un endroit où les souvenirs se transmettent au détour d'un verre et d'une histoire partagée au fil des décennies.
"Je me suis dit que je voulais faire ça toute ma vie"
Dans la famille Dufresne, on demande la grand-mère, Danielle, le père, Roger, et les fils, Pierre-Marie et Sébastien. Chacun joue son rôle au sein de l'hôtel, comme dans la légende familiale. D'ailleurs, en parlant de famille, cette lignée compte tant d'hôteliers-restaurateurs que l'on s'y perdrait presque.
Pour s'y retrouver, le clan expose une série d'anciennes photos sur ses murs. Un récit en images qui permet de remonter le temps. "Là, on peut voir Gabrielle, ma grand-mère, qui a hérité de l'établissement, explique Danielle Nava, 76 ans. J'ai commencé à faire le service à 14 ans dans l'établissement originel, situé près du pont à l'entrée de la marine."
En 1968, le restaurant, trop petit pour accueillir sa clientèle grandissante, déménage à quelques centaines de mètres. Il ouvre ses portes en tant qu'hôtel. "J'y étais tout le temps. Mes enfants ont été, en quelque sorte, élevés dans l'effervescence du lieu. Je servais les clients avec Roger qui me tirait la jupe, il ne devait pas avoir plus de 4 ans ", ajoute-t-elle dans un large sourire.
Dans le sillage de sa mère, Roger Dufresne débute très jeune en tant que second de cuisine. Rapidement, il se prend au jeu. " J'ai tout de suite aimé le contact avec les gens. Je me suis dit que je voulais faire ça toute ma vie", confie ce quinquagénaire.
Lors du décès de sa tante, le Pietracorbarais reprend alors l'établissement à un rythme effréné : livreur de journaux à l'aube, il enchaîne avec l'hôtel de midi à minuit : " C'était dur parfois, mais je ne pouvais pas lâcher."
Gérard Frangini, un habitué du lieu, connaît bien cette cadence qui habite celui qui, au fil des tournées, est devenu un ami. " Roger, lui, il ne bouge pas beaucoup, il reste toujours aux Chasseurs ", raconte-t-il Mais pour Gérard et les autres, pas question de rester à distance : " Nous sommes obligés de passer au bar tous les jours pour le café, c'est comme chez nous."
Un attachement viscéral d'une génération à l'autre
Entre les murs des Chasseurs, Pierre-Marie, l'aîné, et Sébastien, le cadet, incarnent la sixième génération d'une lignée pour qui l'hôtel est un battement de cœur. Sébastien, 27 ans, partage son temps entre l'établissement et la musique. Deux scènes, mais un même besoin de lien" Si je ne viens pas au restaurant pendant deux jours, je ne me sens pas bien ", confie-t-il. Un attachement viscéral.
En même temps, difficile de couper le cordon quand le domicile familial fait partie de la même bâtisse. Une jeunesse façonnée par les va-et-vient des clients dans le bar, jusqu'au seuil de la maison. " Les clients venaient taper à la porte pour avoir leur café, leur verre, peu importe l'heure, un peu comme si c'était chez eux. Il n’y a pas de frontière entre l'établissement et la maison ", raconte Pierre-Marie Dufresne.
Grandir ici, c'était grandir au milieu des autres, apprendre très tôt le sens de l'accueil et de la responsabilité. Une enfance riche de présences qui a naturellement fait d'eux, les gardiens attentifs d'une tradition vivante qu'ils ont désormais entre les mains.

Un siècle et plus de vie, ça ne s'improvise pas. Pour Andrée Vitali, fidèle cliente, "ce lieu perdure, porté par la fidélité des clients et l'engagement de la famille Dufresne. Une longévité de 122 ans, ce n'est pas dû au hasard".

