Il est 20h environ lorsque Émile Henry, chapeau melon sur la tête, pénètre dans le café de l’hôtel Terminus, rue Saint-Lazare, en face de la gare. Le lieu est bondé : certains lisent les journaux, d’autres discutent. Tous prêtent une oreille plus ou moins attentive à l’orchestre, installé sur une estrade au fond du café. Le nouveau venu, âgé d’une vingtaine d’années, s’installe à une table près de l’entrée et commande un verre. Les minutes passent, le jeune homme appelle à nouveau le garçon de café, qui lui apporte une autre bière et un cigare. Alors que les musiciens jouent les dernières notes du Menuet Louis XV, une énorme détonation retentit. D’un coup, c’est le chaos. « Une fumée épaisse se répandit instantanément […] et pendant plusieurs secondes, il fut impossible de rien voir. Des cris de terreur s’élevèrent dans le café ; chacun quitta rapidement sa place, s’enfuyant, essayant de gagner la porte. L’orchestre s’était arrêté », relate un journaliste de L’Intransigeant le 14 février 1894, soit deux jours après l’évènement.

Illustration de l'attentat publiée dans Le Monde illustré le 17 février 1894.Retronews / Gallica/ DP / Wikimedia Commons
Aucun doute possible, il s’agit d’une bombe. D’ailleurs, celui qui a lancé l’engin en direction de la tribune des musiciens a aussitôt pris la fuite. Mais il a été repéré : c’est l’homme au chapeau melon, qui était attablé près de la porte. Il est immédiatement pris en chasse par un garçon de café et par plusieurs agents de police. Le fugitif est armé d’un revolver, il se retourne plusieurs fois pour tirer. Les balles atteignent une passante et l’un des agents à sa poursuite. Quelques rues plus loin, grâce à l’aide de badauds, il est enfin arrêté, avant d’être lynché : « On s’est jeté dessus avec une rage sans égale et on l’a à moitié assommé », lit-on dans L'Intransigeant.
« Donner un avertissement au gouvernement bourgeois »
À l’intérieur du café, la panique règne. Au milieu des tables en marbre brisées et des éclats de verre, des blessés gisent à terre, d’autres, sous le choc, restent figés sur leur chaise. Plusieurs personnes se portent à leur secours et les évacuent vers un salon de l’hôtel Terminus, où les premiers soins leur sont prodigués. Bilan : une vingtaine de blessés, le plus souvent touchés au niveau des jambes. L’une des victimes finira par succomber à ses blessures.
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Pendant ce temps, Émile Henry est amené au commissariat de police, rue de Moscou (VIIIe arrondissement). Il se montre particulièrement arrogant avec les enquêteurs et refuse de donner son vrai nom. Il dit s’appeler « Breton » ou « Lebreton » - l’orthographe varie selon les récits des différents reporters. Lorsqu’on lui demande pourquoi il a commis cet attentat, il répond : « J’ai voulu […] donner un avertissement au gouvernement bourgeois dur aux petits et aux misérables », rapporte Le Petit Parisien.
Le jeune homme est ensuite conduit au service anthropométrique pour que l’on prenne ses mensurations. Il se livre « à des plaisanteries gouailleuses ». Puis il est photographié : « Il a posé devant l’appareil d’une façon théâtrale, bombant le torse, rejetant la tête en arrière et prenant des poses telles que l’opérateur a été obligé de l’engager à apporter moins de zèle dans sa pose », poursuit le journaliste du Petit Parisien.
Une effrayante série
Trois jours après l’attentat, l’identité du vantard commence à se dessiner : Émile Henry – il a fini par avouer son véritable nom – est né en Espagne, en 1872. Son père, communard, a fui la France et a été condamné à mort par contumace. Après quelques années en Catalogne, la famille est rentrée en France. Élève brillant, Émile a été admis à Polytechnique, avant d’abandonner cette voie et de rejoindre le mouvement anarchiste, comme son frère, Fortuné. Au moment de l’arrestation d’Émile, Fortuné se trouve d’ailleurs derrière les barreaux. La raison ? Il a été « arrêté à la suite d’une réunion anarchiste tenue à Bourges, et dans laquelle il avait prononcé un discours des plus violents, il a été condamné à trois ans de prison pour provocation à l’assassinat », lit-on dans Le Petit Parisien du 15 février 1894.
L’attaque du Terminus s’inscrit en effet dans une longue série d’attentats anarchistes et les explosions se multiplient à Paris : le 11 mars 1892 déjà, c’est l’immeuble d’un conseiller à la cour d’appel, boulevard Saint-Germain, qui est visé. Le coupable ? Un certain Ravachol. Quelques jours plus tard, un explosif retentit dans la caserne de la garde républicaine, rue Lobau. Et puis, le 27 mars, c’est un logement de la rue de Clichy, où réside un magistrat, qui est soufflé par de la dynamite. L’attentat est signé, encore une fois, Ravachol. Seuls des dégâts matériels sont à déplorer.
Mais, quelques mois plus tard, après l’explosion d’une nouvelle bombe, au commissariat de la rue des Bons-Enfants, le bilan est bien plus lourd : on dénombre cinq morts. L’effrayante liste ne s’arrête pas là : le 9 décembre 1893, un certain Auguste Vaillant lance un engin explosif à l’intérieur de la Chambre des députés. L’attaque ne fait aucune victime ; son auteur est guillotiné. Afin de réprimer ces actions anarchistes, plusieurs textes, qualifiés par les socialistes de « lois scélérates », sont votés. « Cette forte répression associée à la condamnation à mort puis à l’exécution d’Auguste Vaillant produisent un immense mouvement de colère dans les rangs libertaires », écrit l’historien Walter Badier*.
« Venger Vaillant », est d’ailleurs l’une des justifications qu’avance Émile Henry lors de son procès, qui débute le 27 avril 1894. Il explique, avec un sang-froid qui étonne le journaliste du Figaro couvrant l’affaire : « Je voulais tuer, et tuer le plus de monde possible ». Pourquoi a-t-il choisi le Terminus ? « Parce que c’est un grand café, fréquenté par les bourgeois », assène-t-il. Outre l’attaque du Terminus, Émile Henry est aussi entendu dans une autre affaire : celle de l’attentat de la rue des Bons-Enfants. À l’issue du procès, il est condamné à mort et exécuté le 21 mai 1894. Son action laisse les anarchistes profondément divisés. Car, contrairement aux autres attentats, celui du Terminus « ne s’attaque pas aux détenteurs du pouvoir mais au peuple dans sa globalité », souligne Walter Badier.
*Citation issue de l’article « Émile Henry, le "Saint-Just de l'Anarchie" », paru dans la revue Parlement(s) en 2010.

