« Etre dans une zone de confort. Ne plus apprendre autant qu'avant. C'est ce que j'ai ressenti à 30 ans. A ce moment-là, cela fait déjà six ans que je travaille chez Lazard, grande banque d'affaires franco-américaine. J'occupe un poste passionnant mais j'ai le sentiment que je suis en train de m'endormir.

Lazard, j'y suis entré après un master à l'Essec et un second master à la Paris School of Economics. A mes débuts, je travaille en tant qu'analyste au conseil aux gouvernements, une équipe discrète mais qui a participé à des mandats historiques comme la restructuration des dettes publiques argentines ou grecques. Un jour, le département M&A de Lazard a besoin d'un traducteur grec. Je suis Franco-Grec et parle couramment grec, alors, on me confie un dossier de fusion-acquisition. Et à ma grande surprise, j'y prends immédiatement goût ! A partir de ce moment-là, je fais du M&A à temps complet, d'abord en tant qu'analyste, puis en tant que senior associate. Je suis envoyé à Athènes, chargé de conseiller des entreprises grecques sur leurs opérations stratégiques.

Un rythme intense

Très vite, on me donne des responsabilités. J'évolue dans un milieu très stimulant. Les journées sont intenses, il m'arrive souvent de terminer à 3 heures du matin, mais j'apprécie cette adrénaline. Je dois gérer une dizaine de dossiers en parallèle et rester constamment réactif. En contrepartie, cette activité me permet d'apprendre beaucoup, notamment à dompter la pression et à gagner en rigueur. Mais à 30 ans, je m'interroge. Dans les yeux de mes interlocuteurs qui dirigent une entreprise, je vois toujours cette flamme qui les anime lorsqu'ils évoquent leur activité. Moi aussi, j'ai envie de l'avoir !

Chez Lazard, je me sens davantage spectateur qu'acteur. Je donne des conseils à des clients, mais libre à eux de les suivre ou non. J'arrive alors à un stade de ma vie où j'ai besoin de prendre des décisions, de me remettre en mouvement et en déséquilibre. Et puis, moi qui suis du genre hyperactif, qui ai beaucoup d'appétit pour apprendre, j'ai envie de voir autre chose. Le fait que mes parents tombent malades à cette époque est aussi un déclencheur. Cela me rappelle combien la vie est fragile - et que repousser ses projets, c'est parfois les abandonner. Je ne veux pas attendre plus longtemps.

Des particuliers et des entreprises comme clients

L'idée de monter ma propre entreprise me vient assez naturellement. Mon projet : proposer une cuisine grecque artisanale, entièrement faite maison, avec des produits frais, et un soin particulier porté tant au goût qu'à l'esthétique. Passionné de gastronomie, je passe des heures chez moi derrière les fourneaux, à tester et perfectionner des recettes familiales, à lire, à apprendre les bons gestes, à comprendre les produits. En septembre 2021, je dis au revoir à Lazard. Un an plus tard, j'ouvre mon premier traiteur à Paris dénommé Plaka - du nom de mon quartier familial à Athènes. Je pilote le projet seul, accompagné de deux cuisiniers grecs que j'ai recrutés. Au menu : tarama, beignets de courgette, spanakopita, moussaka, sandwiches au pain maison, portokalopita…

Le projet démarre fort, bien au-delà de mes espérances. Les clients répondent présents, et des médias et des guides indépendants nous repèrent et nous recommandent. Très vite, des entreprises prestigieuses (cabinets d'avocats, banques, maisons de couture…) font appel à nos services pour des événements : déjeuners d'équipe, cocktails, réceptions clients. Les particuliers suivent eux aussi, passant commande pour des anniversaires, baptêmes et mariages. Cet engouement me permet d'ouvrir une deuxième adresse, toujours à Paris, début 2025. Plaka compte désormais 25 employés.

Pas d'ambitions démesurées

Au quotidien, je m'efforce d'automatiser (notamment grâce à l'IA) tout ce qui n'a pas besoin de moi : logistique, comptabilité, commandes. De quoi me dégager du temps pour me consacrer à ce qui me fait vibrer : créer de nouvelles recettes, être à l'écoute de mes équipes, améliorer l'expérience client. Passer aussi du temps en Grèce pour trouver les bons producteurs et vignerons qui se démarquent. Je ne rêve pas d'empire. J'ai été approché par des fonds d'investissement, on m'a proposé de lancer une franchise. J'ai décliné. Je préfère rester artisanal. Ce qui m'importe, c'est la satisfaction de mes clients - qu'ils repartent avec le sourire.


Si mes revenus ont diminué de façon significative, je me sens infiniment plus aligné avec moi-même. Je peux créer, apprendre, partager, transmettre. Et surtout, je peux prendre le temps pour cuisiner, mais aussi pour faire de la musique, être présent auprès de ceux que j'aime. Et la suite ? Peut-être une troisième adresse. Toujours à Paris. Toujours en gardant la main sur ce que je fais. Et avec la même envie de bien faire. »