l a chorégraphié les combats de Daniel Craig sur 007 Spectre. Supervisé toutes les cascades de Mourir peut attendre. Transformé Liam Neeson en machine à tuer pour Taken. Doublé Vincent Cassel dans Le Pacte des loups… En vingt-cinq ans de carrière, Olivier Schneider, 51 ans, s'est imposé dans le peloton de tête des cascadeurs français les plus demandés au monde.
Le cinéma français mais aussi le Tout-Hollywood se l'arrachent et lui déroulent le tapis rouge à tel point qu'il se permet, parfois, de refuser des blockbusters majeurs – comme ce fut le cas avec le premier Dune, qu'il fut contraint de décliner au profit de Mourir peut attendre.
« C'était fou : la même journée, je recevais un appel me proposant d'assurer la chorégraphie des combats sur le film de Denis Villeneuve – un cinéaste que j'adore – et un autre de la productrice Barbara Broccoli, qui, depuis Londres, m'offrait de me promouvoir responsable de toutes les cascades de Mourir peut attendre, après avoir bossé sur 007 Spectre », confie au Point le frenchy adoubé par les Anglo-Saxons. « Par fidélité à Barbara et à Daniel Craig, je ne pouvais décemment pas dire non à Bond…»
Un pur buddy movie tricolore
Dans le milieu ultraconcurrentiel de la cascade au cinéma, dominé à l'international par les États-Unis et l'Asie, le destin d'Olivier Schneider, ex-barman titulaire d'un CAP en hôtellerie-restauration, tient du conte de fées. Ou plutôt de l'odyssée.
En cet été 2025, l'épopée de cet artiste ceinture noire de taekwondo repasse par la case France puisque notre Ulysse de Ris-Orangis (sa ville natale) assure la promotion de son second long-métrage comme réalisateur (après un premier film pour Netflix en 2024) : Les Orphelins, production Gaumont de 15 millions d'euros, qui, cette fois, reçoit les honneurs du cinéma.
Un pur buddy movie tricolore à la fois généreux et inégal, coécrit avec le scénariste Nicolas Peufaillit (Un prophète) et pour lequel Schneider a temporairement mis sur pause sa casquette de cascadeur. Quoique…
L'intrigue : Gabriel et Idriss (Alban Lenoir et Dali Benssalah), deux anciens amis d'orphelinat aux parcours diamétralement opposés (l'un est devenu superflic, l'autre fricote avec le milieu) refont équipe pour protéger Leïla (Sonia Faidi), la fille de Sofia (Naidra Ayadi), leur ancien amour de jeunesse, tuée par un chauffard routier. Le délinquant du volant s'avère être le fils d'une puissante femme d'affaires véreuse, décidée à envoyer des assassins aux trousses de Leïla.
Du cinéma d'action populaire
Action, bastons, poursuites, fusillades, bromance virile… On ne décernera sans doute pas la palme de l'originalité aux Orphelins – si ce n'est un personnage de méchante peu commun, campé avec un charisme glaçant par l'excellente Suzanne Clément. Mais ce film fait avec le cœur a ses bons moments et Olivier Schneider assume à 100 % de chasser sur le terrain des titres qui ont nourri sa cinéphilie.
« Je voulais renouer avec l'esprit des classiques du buddy movie américain, comme L'Arme fatale, Le Dernier Samaritain, 48 heures ou Tango et Cash, qui mélangeaient les scènes bourrines avec l'humour et l'émotion, explique-t-il. Mon autre référence était aussi un certain cinéma d'action populaire que la France savait faire et qu'elle a, hélas, abandonné, comme Les Spécialistes de Patrice Leconte. C'était un gros pari et une envie sincère. » Et dire que tout a donc commencé derrière un comptoir de bar…
Car Olivier Schneider n'est pas vraiment de la même limonade que les paillettes. Né le 13 décembre 1973, d'un père électricien et d'une mère assistante de direction dans l'électronique, il grandit avec sa sœur aînée dans la commune d'Ollainville (5 361 habitants en 2022), toujours dans l'Essonne, bien loin des plateaux de cinéma.
Enfin… pas si loin puisqu'en 1987, l'année de ses 14 ans, les studios d'Arpajon ouvriront leurs portes à moins de 5 kilomètres de chez lui. Des films aussi prestigieux que Smoking/No Smoking, La Cité des enfants perdus, L'Homme au masque de fer (avec DiCaprio) ou encore le premier Astérix y seront tournés, mais le jeune Olivier n'y mettra jamais les pieds.
« Goldorak » et « La Dernière Séance »
Ses arpions à lui, Olivier Schneider les traîne plutôt sur le tatami d'un club de taekwondo : « À 10 ans, j'ai découvert les films de Bruce Lee. Un choc. Dès lors, j'ai développé deux passions : les arts martiaux et le cinéma. Je voulais absolument faire du kung-fu, mais le taekwondo, c'était ce qui s'en rapprochait le plus, près de chez moi ! »
Enfant turbulent, voire bagarreur à l'école, le petit Olivier canalise son énergie au dojo tout en stimulant son imaginaire avec la culture extrême-orientale : Goldorak (on aperçoit une splendide figurine d'Actarus qui trône toujours dans son bureau), Albator, Cobra… et le feuilleton japonais de SF San Ku Kai. « San Ku Kai, ça m'a valu des problèmes parce que, pendant la récré à l'école, j'essayais de reproduire les chorégraphies des combats avec mes copains et l'un d'eux a quand même fini à l'hôpital ! »
À la télé, la mythique émission La Dernière Séance, présentée par Eddy Mitchell sur FR3, va aussi bouleverser Olivier Schneider, fasciné par les westerns et les classiques hollywoodiens présentés par le chanteur.
Jean-Claude Van Damme, la révélation
Son adolescence, Schneider la passe donc entre arts martiaux, japanimation, cinéma et son vidéoclub, où aucune série B avec Steven Seagal, Jean-Claude Van Damme, Chuck Norris ou Michael Dudikoff ne lui échappe. Mais c'est bien le destin de JCVD qui déclenche sa vocation : « Quand j'ai vu Karate Tiger, vers mes 15 ans, je me suis dit : waouh, il est belge, sorti de nulle part, s'il peut arriver à faire du cinéma, pourquoi pas moi ? »
Acteur ou cascadeur, voire les deux, Olivier Schneider n'a pas encore tranché. Il sent juste que ce monde le fascine. Ses parents n'ont pas les moyens de lui offrir une école de cinéma. Une conseillère d'orientation lui suggère la restauration, l'idée le séduit : « J'ai songé aux voyages, à rencontrer du monde, partir de chez moi… »
Fast & Furious (2023), tourné après Mourir peut attendre.© Olivier Schneider
Olivier largue donc les amarres et intègre un CAP hôtellerie-restauration – option bar – à Jouy-en-Josas, près de Versailles, dans les Yvelines. Les cours de barman l'enthousiasment : « Je me suis senti à l'aise derrière un bar. Le contact avec les clients, le service… Un prof extraordinaire a changé ma vie : André Soler, avec qui je suis toujours en contact. C'est lui, le premier, qui a décelé en moi quelque chose et m'a incité à passer le concours national du meilleur barman de France. »
Premières figurations
Son CAP en poche, recruté à l'hôtel Concorde Lafayette de la porte Maillot à Paris, Olivier Schneider suivra les conseils de son mentor et décrochera, en 1991, la prestigieuse coupe La Scott de cette discipline. Au boulot, il sympathise avec un autre commis, Manu Lanzi, lui aussi fondu de cinéma d'action et d'arts martiaux.
Ils deviennent amis après une engueulade musclée (comme au cinéma), puis s'entraînent chaque jour ensemble et développent l'idée de filmer des chorégraphies de cascades. C'est par l'intermédiaire d'un client – le comédien cascadeur Nicky Naudé, proche de la star du secteur, Alain Figlarz – que Schneider et son binôme Lanzi accèdent à leurs premiers plateaux de cinéma.
Olivier, qui a fondé avec Lanzi et Naudé l'agence Action Act, décroche ses premières figurations dans les films Ma 6-T va crack-er (1997), Bingo ! (1998) et Merci mon chien (1999). Il faudra attendre Le Pacte des loups, en 2001, pour que le barman rencontre définitivement l'ivresse des plateaux.
Lors du casting de ce blockbuster français, le réalisateur Christophe Gans est impressionné par le cocktail de styles composé par Schneider – dans son shaker, en plus du taekwondo : du karaté, du kickboxing et du Wing Chun (un art martial traditionnel chinois). Le jeune homme, qui n'a pas encore 30 ans, se retrouve bombardé doublure de Vincent Cassel sur ses scènes de combat et, durant six mois, il côtoie les pointures du milieu : Alain Figlarz, Cyril Raffaelli et le coordinateur Mario Luraschi.
Liam Neeson, son meilleur VRP
Tout s'accélère. Sur le tournage d'une série télé, Olivier Schneider fait une autre rencontre capitale : celle du célèbre coordinateur de cascades Philippe Guégan, qui va prendre sous son aile le guerrier en pleine ascension. « C'est vraiment lui qui m'a appris le métier de cascadeur en me prenant comme assistant puis qui m'a donné ma chance en me confiant la chorégraphie des combats de Taken », se souvient Schneider.
Production Luc Besson réalisée par Pierre Morel en 2008, Taken réinvente totalement Liam Neeson, à 55 ans, comme gros bras du cinéma d'action. Le film triomphe, une amitié durable naît entre la star et Olivier Schneider, qui voit s'ouvrir les portes de Hollywood.
« J'ai donné ton nom au réalisateur de mon prochain film, Sans identité, j'aimerais que tu te charges des chorégraphies des combats », lui dit un jour Neeson, qui sera dès lors le meilleur VRP de Schneider de l'autre côté de l'Atlantique. En plein tournage de ce thriller avec Diane Kruger, Schneider se voit également offrir de régler l'ensemble des cascades… et, toujours sur proposition de Liam Neeson, de jouer en bonus un petit rôle de méchant, pour une scène de rixe avec l'acteur.
En plein rêve hollywoodien
« Pour mon premier film américain, j'avais donc trois casquettes : chorégraphe de combats, coordinateur de cascades et comédien. Bonjour la pression ! » commente Olivier Schneider, qui sent monter en lui d'autres envies : « Moi j'aime tout dans le cinéma ! Écrire, filmer, jouer, chorégraphier, monter… C'est Liam qui, le premier, m'a suggéré de passer un jour à la réalisation. »
En attendant, Schneider nage en plein rêve hollywoodien – sans oublier la France, où il s'époumone dans les productions Besson ou chez Jacques Audiard, qui ne peut plus se passer de ses services depuis Un prophète.Après avoir cavalé sur Fast & Furious 6 et Safe House (avec Denzel Washington), Olivier Schneider, dont le nom circule désormais sur les calepins des producteurs, est recruté par le chef cascadeur Gary Powell pour régler les combats de Daniel Craig sur 007 Spectre.
Pas de vodka Martini pour fêter la bonne nouvelle, mais une intense préparation, après un rendez-vous express en juin 2014 aux studios Pinewood, près de Londres, avec le réalisateur Sam Mendes et les producteurs Barbara Broccoli et Michael G. Wilson.
« Mourir peut attendre », un tournage tendu
Le tournage du film doit débuter à l'automne : alors qu'il s'apprête à devenir père, il reste trois mois et demi à Schneider pour s'acclimater à la monstrueuse organisation d'un Bond. Le reste, comme on dit, appartient à l'histoire : l'expérience est si concluante que le chorégraphe sera promu coordinateur des cascades sur Mourir peut attendre, qui signera les adieux de Craig au mythique agent secret.
Olivier devient le second Français à remplir cette mission cruciale sur un 007, après l'illustre Rémy Julienne, qui officia à ce poste sur six James Bond, de Rien que pour vos yeux (1981) à Goldeneye (1995).
Daniel Craig sur Mourir peut attendre.© Olivier Schneider
Sur le plateau, Olivier Schneider gère une équipe de 200 à 250 personnes, mais l'aventure, cette fois, vire à l'aigre : « Le réalisateur Cary Fukunaga changeait très souvent d'avis, c'était compliqué de comprendre ses désirs et ce fut un tournage beaucoup plus tendu, plus long, plus compliqué… » commente-t-il, soulignant que, sur une production d'une telle ampleur, un réalisateur indécis est toujours synonyme de galères en cascade. Schneider finira essoré par ce chemin de croix.
« Toujours un métro de retard avec les Américains »
Et maintenant ? Après s'être fait la main comme réalisateur de seconde équipe sur Enfant 44 en 2015, puis comme metteur en scène de deux courts métrages, l'ex-fan de San Ku Kai devenu roi des cascades a pu donc enfin diriger son premier long métrage pour le cinéma avec Les Orphelins.
« Ce fut un long processus » soupire-t-il « Avant le succès des John Wick avec Keanu Reeves, qui ont été réalisés par l'ancien cascadeur Chad Stahelski, tout cascadeur en France qui osait prétendre vouloir passer à la réalisation était pris de haut. Sans Stahelski et son ami David Leitch [qui a fait Atomic Blonde, Bullet Train et qui a produit Nobody, NDLR], sans leurs films, on ne m'aurait jamais donné ma chance. On a toujours un métro de retard avec les Américains ! » critique Olivier Schneider, au parcours d'ailleurs étrangement similaire à celui de Chad Stahelski.
De la carrière des Orphelins en salle dépendra sans doute la suite de celle de notre interlocuteur derrière la caméra. Côté cascades, rien de précis à nous confirmer, encore moins son éventuelle embauche sur le prochain James Bond, réalisé par… Denis Villeneuve. « Je n'y crois pas. Ce ne sont plus les mêmes producteurs et moi je suis vraiment associé à l'ère Craig. C'est Daniel qui avait demandé que je gère toutes les cascades sur Mourir peut attendre. En tout cas, on ne m'a pas contacté. »
« Un métier qui peut tout prendre »
Le gladiateur éprouvé affirme surtout, pour le moment, vouloir lever le pied après dix ans de montagnes russes professionnelles et personnelles : « Je fais un métier qui peut tout donner mais qui peut tout prendre aussi. Ces dernières années ont eu un coût pour moi », commente-t-il sobrement, évoquant sa séparation avec la mère de son fils – le prénom de ce dernier est tatoué sur son avant-bras gauche.
« Je réfléchis », conclut Schneider, dont le corps arbore aussi divers tatouages en hommage au code du samouraï. « J'ai d'autres envies de réalisation, quelques propositions, une histoire en tête, mais cet été…, repos. Et je reviendrai plus fort en septembre. »
Les Orphelins de Olivier Schneider (1 h 35). Sortie nationale le 20 août.

