La grogne contre Booking ne faiblit pas. Près de 400 hôteliers suisses se sont joints au recours collectif européen contre la plateforme de réservations en ligne. L’enjeu financier est de taille. A eux seuls, les patrons d’établissements helvétiques pourraient obtenir des dommages et intérêts s’élevant à plusieurs centaines de millions de francs, en cas de victoire devant la justice. Selon le cabinet de conseil Carpathia, le géant américain génère un chiffre d’affaires annuel d’environ 900 millions de francs dans notre pays.

La vice-présidente de l’Association romande des hôteliers, Catherine Künzler, a rejoint cette action collective. «J’y ai inscrit mes deux établissements à Lausanne et Vallorbe», précise-t-elle. La Vaudoise ne se fait toutefois guère d’illusions: «Booking, c’est un mastodonte. Il est néanmoins important de faire entendre notre voix. Nous aussi avons notre mot à dire.»

Le recours de l’association faîtière des hôtels européens, Hotrec, porte sur les anciennes clauses de parité imposées aux établissements par la multinationale. Durant une vingtaine d’années, les hôtels basés en Europe ne pouvaient pas proposer sur leur propre site internet de meilleurs prix que ceux publiés sur Booking. En Suisse, le Parlement fédéral a adopté en 2022 une révision de la loi contre la concurrence déloyale qui interdit cette pratique.

Selon Hotrec, les clauses de parité enfreignent la loi sur les cartels. L’association s’appuie sur une décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour appuyer ses dires. Booking conteste l’interprétation faite par Hotrec de l’arrêt de la CJUE (voir encadré). Pour les plaignants au contraire, le géant américain a tiré un avantage financier de cette ancienne pratique. Et de réclamer des dommages et intérêts.

Pris au piège

La firme est aussi accusée en France de pratiques restrictives de la concurrence. Si elle ne se met pas en conformité avec la législation française, elle risque de passer à la caisse à hauteur de 69 millions d’euros.

Marie Forestier
« Pour certains petits hôtels, Booking est un acteur indispensable »
Marie Forestier·Membre du comité exécutif d’Hotelleriesuisse

Des patrons helvétiques dénoncent également la position de quasi-monopole de la plateforme. «Booking nous dit que nous ne sommes pas obligés de travailler avec eux. Mais pour certains petits hôtels, c’est un acteur indispensable. Nous ne sommes pas contre l’entreprise. Nous souhaitons travailler avec la plateforme d’égal à égal et mettre fin à cet abus de position dominante», déclare Marie Forestier, directrice de l’hôtel Bon Rivage à La Tour-de-Peilz et membre du comité exécutif d’Hotelleriesuisse.

Catherine Künzler se dit, elle, prise entre le marteau et l’enclume. «Je ne m’imagine pas travailler sans cette société», poursuit-elle. Si dans son hôtel de Vallorbe les réservations s’effectuent la plupart du temps en direct, à Lausanne, son établissement dépend entre 70 et 80% de Booking. Directeur de l’hôtel Le Sauvage et de l’Auberge aux 4 Vents à Fribourg, François Baumann relativise la portée de l’entreprise. «Il existe d’autres plateformes de réservation comme Expedia», signale-t-il.

L’Inde au bout du fil

Catherine Künzler critique également le niveau des commissions du géant américain. Les hôteliers suisses paient des frais d’environ 15% pour les réservations effectuées via Booking. Le taux de base des commissions de la multinationale s’établit la plupart du temps à 12%. Cependant, certaines régions comme Genève présentent des commissions de 14 à 17%. «Booking développe sa position de leader sur le marché avec notre argent. Il se positionne dans les premières places dans les moteurs de recherche», déplore la vice-présidente de l’Association romande des hôteliers.

François Baumann considère, lui, la société comme un partenaire dans un monde du tourisme où beaucoup d’activités sont commissionnées. «Je ne sais pas si nous pouvons en vouloir à la plateforme dans la mesure où nous pouvons proposer désormais des prix plus bas sur nos propres sites internet. Au final, c’est le client qui paie la commission.» L’hôtelier renvoie aussi à la responsabilité individuelle: «C’est à nous, spécialistes de la branche, de sensibiliser nos clients à propos de leur comportement de réservation.»

Si Catherine Künzler reconnaît le travail de réservation réalisé par la firme à sa place, elle fait remarquer qu’il est très difficile de collaborer avec elle en cas de problème financier avec un client. «C’est à l’hôtelier d’agir en pareille situation. Or le client a conclu un contrat avec Booking. Ce dialogue à trois rend plus compliquée la recherche d’une solution. Et puis, c’est dur d’atteindre la société. Parfois on tombe sur un interlocuteur en Inde», regrette l’hôtelière. Catherine Künzler s’en prend aussi au pouce levé mis en place par la multinationale américaine. Ce sigle s’obtient en versant de l’argent à la plateforme. Il est trompeur, selon la professionnelle, car il n’est pas gage de qualité du service.

Pour être bien référencé, il faut mettre la main au porte-monnaie. François Baumann l’admet tout en concédant aussi qu’il est plus facile d’être bien référencé par Booking à Fribourg, qui compte une dizaine d’hôtels, qu’à Londres et ses 5500 établissements.

Booking nie toute position dominante

Booking conteste les critiques d’hégémonie. «Contrairement à ce que suggèrent certaines associations hôtelières, le marché de la distribution d’hébergements est extrêmement diversifié et concurrentiel puisqu’il se caractérise par un large éventail de choix pour les établissements et les clients», fait savoir l’entreprise par écrit. Et d’ajouter que les réservations directes représentent environ 60% des nuitées sur sol helvétique.

La multinationale insiste: «Travailler avec Booking est entièrement facultatif pour les hôtels. Chaque partenaire est libre de définir sa stratégie de distribution, de tarification et de proposer ses chambres sur toutes les plateformes qu’il souhaite, tant à l’époque où les clauses de parité avaient cours en Suisse qu’aujourd’hui où elles n’existent plus.»

La société confirme également avoir supprimé les clauses de parité dans notre pays en décembre 2022 et dans l’ensemble de l’Espace économique européen (EEE) en juillet 2024. Fondée en 1996, Booking propose près de 30 millions d’annonces sur son site internet disponible dans une cinquantaine de langues.