Le 1er novembre 2024, Jeanne Jouvet signe l'acte de rachat d'un hôtel centenaire sur la place centrale de Marsanne, dans la Drôme. Elle a 28 ans, quatre années d'études à l'Institut Paul-Bocuse derrière elle, et une conviction chevillée au corps depuis son dernier stage : « Je veux faire ça moi-même. » Pas travailler dans l'hôtellerie. Créer sa propre marque hôtelière.
C'est lors d'un stage de fin d'étude qu'elle participe à l'ouverture de l'hôtel Tribe Lyon Croix-Rousse en septembre 2023, et trouve sa vocation. Là où d'autres auraient vu une belle ligne sur un CV, Jeanne Jouvet y puise l'envie de créer son propre univers et de le développer dans des villages. « En France, on a un patrimoine riche en dehors des grandes agglomérations. J'avais envie, à mon échelle, d'amener de la vie aux villages par l'hôtellerie. »
Sauf que donner vie coûte cher. Auprès des banques, un prêt est accordé pour les murs, mais c'est un refus net pour le fonds de commerce. La solution est apportée par le groupe familial Skipper Développement, l'entreprise de logistique dirigée par son père et rejointe par son frère. Elle rachète l'intégralité du capital de Pantoufle.
En France, on a un patrimoine riche en dehors des grandes agglomérations. J'avais envie, à mon échelle, d'amener de la vie aux villages par l'hôtellerie.
Jeanne Jouvet, fondatrice de Pantoufle
Jeanne et son frère détiennent chacun 50 % du groupe. Un montage qui lui permet de garder la main sur l'opérationnel, tout en bénéficiant d'une structure rodée pour la comptabilité et la communication, et de mutualiser aussi certain frais.
Marsanne, laboratoire d'un concept duplicable
Pourquoi planter un hôtel dans un bourg de 1.000 habitants, à 15 minutes de Montélimar ? Parce que Marsanne coche toutes les cases du cahier des charges de Jeanne : patrimoine architectural fort, dynamisme local, clientèle à pouvoir d'achat élevé (Lyonnais, Parisiens, Suisses en résidence secondaire), proximité des grandes villes (Montélimar et Valence) et des axes routiers, et quasi-absence de concurrence sur le segment de l'« hôtellerie de caractère ». « Cet hôtel existe depuis les années 1900. En me basant sur le passé et la clientèle actuelle, je savais que mon offre pouvait fonctionner. »
Toutefois, ce premier établissement est aussi un test grandeur nature. Jeanne Jouvet ne cache pas son ambition de faire de Pantoufle le premier maillon d'une chaîne d'hôtels de village. Mais cela passera par du développement en propre pour garder le contrôle sur un concept qu'elle juge « très fort ». « Mon objectif premier est de créer un modèle économique viable dans l'hôtellerie de village, capable de tourner sans moi, puis de le dupliquer. »
Paresse revendiquée
Le nom interpelle. Pantoufle assume un parti pris, celui de la lenteur, de la déconnexion, de la « flemme assumée » dans un monde ultraconnecté et à 100 à l'heure. Dans la réalité opérationnelle, cette paresse revendiquée commence dès la chambre, avec des pantoufles molletonnées mises à disposition. Elle se poursuit au petit-déjeuner, en chaussons si l'envie vous en prend. « L'idée, c'est que les gens se sentent comme dans leur maison de campagne. Tout est là. Piscine, salle de sport, restaurant, bar ouvert de 9 heures à 23 heures avec jeux de société… Pas besoin de courir chercher une activité ailleurs. »
Comme souvent dans les projets entrepreneuriaux, le concept est lié aux propres habitudes de consommation du ou de la fondatrice. « Je suis moi-même assez pantouflarde. Quand j'ai eu l'idée de monter mon projet, je me suis dit qu'il fallait créer une marque, pas juste ouvrir un hôtel. Créer un lieu avec une âme. C'est une invitation à la paresse. » Pas celle de l'oisiveté coupable, mais celle du slow tourisme premium. Un droit à la déconnexion qui se paye, en moyenne, 150 euros la nuit, 30 euros au restaurant et 15 euros pour le petit-déjeuner.
17 chambres, 14 salariés
Six mois après l'ouverture officielle datant de mai 2025, Pantoufle affiche un taux de remplissage légèrement supérieur à 50 %, seuil de rentabilité fixé dès le départ. « Sachant que c'est la première année, nous sommes confiants », se réjouit l'entrepreneuse. La répartition du chiffre d'affaires se fait à parts égales : 50 % sur les 17 chambres, 50 % sur le café-restaurant. Une équation rendue possible par un ancrage local fort. L'équipe de 14 personnes (16 l'été) - les « Pantouflards », de 20 à 50 ans - a été largement constituée sur place, avec la conservation de l'équipe en poste avant la reprise et quatre recrutements en CDI.
Au-delà des créations d'emplois, la porosité entre l'hôtel et le territoire n'est pas qu'un voeu, elle structure l'offre. Côté approvisionnement, Jeanne pousse pour maximiser le local et favoriser les circuits courts. Et côté clientèle, même si au départ, « les Marsannais avaient peur de ne plus pouvoir juste venir boire un café », aujourd'hui certains habitants ont fait de Pantoufle une habitude régulière. Des goûters sont organisés et des soirées musicales sont également en préparation. « On n'est pas juste un hôtel pour touristes. On est un lieu de vie où les Marsannais sont les premiers bienvenus. »
Construire, tester et ajuster
Depuis l'ouverture, pas de catastrophe à signaler. Pas d'erreur stratégique majeure non plus. Mais une leçon, martelée par son père entrepreneur : « Toujours avoir un coup d'avance, notamment sur le personnel, pour pallier les démissions, les maladies, etc. Il faut anticiper les pires scénarios pour ne pas se laisser surprendre. » Un conseil banal en apparence et vital en pratique, car dans un village de 1.000 habitants, remplacer un salarié au pied levé n'a rien d'évident. Même si, pour l'instant, Jeanne Jouvet n'a pas rencontré de difficulté de recrutement.
as de plan tout tracé sur dix ans, mais la jeune entrepreneuse sait où elle va. Avec le soutien affiché des élus locaux et une stratégie de distribution multicanal (Booking, Expedia, Chemins Voyages et bientôt, elle l'espère, Staycation ou même The Bradery), elle construit, teste et ajuste son offre. Pantoufle n'est pas (encore) une chaîne. Mais c'est déjà un modèle.

