Mardi 30 septembre, un grand fracas résonne dans le 31 rue Barthélémy à Marseille. Toutes les cloisons sont abattues dans l'appartement du 3ème étage, juste en-dessous de celui où vivent Nina et Julie. Le lendemain de ces travaux, elles découvrent au réveil de nombreuses fissures apparues dans la cuisine, dans la salle de bain, chez elles. On peut "voir à travers dans l'une d'elle" témoigne Nina, en montrant une photo, encore sidérée. Au rez-de-chaussée et au 1er étage, les cloisons de deux appartements ont été aussi abattues, pour en réaliser neuf, plus petits.

Des cloisons "qui se sont avérées être porteuses" d'après la mairie de Marseille, qui a placé les 3 et 4èmes étages en péril le 4 octobre. Des locataires sont évacués en urgence et dans l'empressement. Julie et Nina vivent, depuis, chez des proches.

"On pouvait voir à travers l'une des fissures"

Selon Patrick Amico, en charge de la politique du logement à Marseille, "les services de la ville se sont rendus sur place et ont constaté qu'il y avait effectivement un affaissement du plancher du 4ème étage. Nous avons évacué des personnes qui y habitaient et notamment une personne âgée." Toujours selon l'adjoint, cet affaissement provenait des travaux effectués à l'étage du dessous par le propriétaire, qui avait fait démolir les cloisons. "Donc le propriétaire a mis directement en danger, sans se poser trop de questions, les personnes qui étaient logées".

Sidérées, les deux habitantes ont l'impression de revivre le même mauvais film, un an après. En novembre 2024 déjà, également après des travaux, selon elles, le plafond avait cédé.

Ce plafond est juste au dessus du lit de Julie, l'autre habitante de cet appartement avec Nina : "J'étais dans mon lit à ce moment-là, s'ils continuaient les travaux et posaient un autre sac de gravats, le reste du plafond aurait pu me tomber dessus et m'écraser". Des travaux débutés pour combler une infiltration d'eau et obtenus après des multiples demandes des locataires, selon elles. "Ça faisait un, deux ans qu'on disait il y a des fissures, qu'il y a de l'eau qui coule... et ça a fini par s'effondrer".

Guerre matérielle et psychologique

Pourquoi ces travaux au détriment de la sécurité des locataires ? "Pour qu'on s'en aille" répond Nina, sans hésiter une seconde. "Ils veulent qu'on dégage de ce quartier de la Plaine pour gagner de l'argent, toujours plus et continuer de manger le gâteau".

Deux appartements redécoupés pour en faire neuf, en quelques mois. Quand l'immeuble a été racheté il y a deux ans par le propriétaire actuel, les locataires du 4ème étage ont senti "une pression" pour quitter les lieux. "Si on voulait avoir un nouveau chauffe eau? Il fallait qu'on signe un papier disant qu'on allait vraiment partir au moment du bail, ce qui est complètement illégal" raconte Nina. "Et partir ça voulait dire aussi accepter l'idée de la transformation totale de cet immeuble pour en faire un grand hôtel". Fin 2024, l’adjoint à l’urbanisme Éric Méry pointait un risque de “modifications des structures porteuses” sans permis de construire valide.

Julie résume : "Ils ont un immeuble et c'est leur joujou. Il y a des gens à l'intérieur. On leur dit non, vous ne faites pas ces travaux, ce n'est pas autorisé. Peu importe, ils ont envie de faire cet hôtel Airbnb, jusqu'à ce que ça craque".

"Ils ont envie de faire cet hôtel Airbnb jusqu'à ce que ça craque"

Installée à côté d'elle, dehors à quelques rues du logement qu'elles ne peuvent plus habiter, Julie poursuit : "Ils en n'ont absolument, mais vraiment rien à faire des gens qui habitent encore ici, que l'immeuble s'écroule ou quoi que ce soit. Parce qu'en fait ce qui compte, c'est juste leur profit et ce qu'ils font. C'est extrêmement violent." Selon la jeune femme, le 31 rue Barthélémy représente "la gentrification en cours à Marseille qui fragilise les bâtiments mais qui fragilisent aussi les êtres qui y vivent. Et ça, c'est une forme de guerre, évidemment matérielle, mais aussi psychologique".

Son amie lui répond : "On va résister, on ne va pas lâcher. Qu'ils le sachent, qu'ils l'entendent. Ils n'arriveront pas à nous fissurer".

6000 logements "poseraient problème" à Marseille

Lors de notre passage sur place, l'arrêté de péril du 4 octobre 2025 qui concerne les 3 et 4e étages a été retiré de la porte de l'immeuble qui donne sur la rue Barthélémy. "Il n'a tenu que quelques heures" souffle un voisin. C'est une obligation légale de le mettre à l'extérieur du bâtiment, rappelle l'élu Patrick Amico.

L'arrêté de péril, qu'ICI Provence a pu consulter, est signé de la main de l'adjoint au maire de Marseille en charge de la politique du logement et de la lutte contre l'habitat indigne. Patrick Amico estime que le nombre de résidences de tourisme qui pourraient être dans une situation discutable au plan légal est de l'ordre de 6000 logements. A Marseille, 13 000 sont inscrits sur de sites de location à courte durée.


"Il faudrait que la mairie reprenne cet immeuble pour en faire des logements"

Un collectif de 78 riverains de la rue Barthélémy s'est créé pour dénoncer "ce qu'il se passe au 31 ". Dans cette rue calme, un voisin de passage témoigne : "Dès que le propriétaire a acheté l'immeuble, les appartements du rez-de-chaussée et le 1er étage ont été transformés 9 appartements plus petits" en quelques mois seulement. "Il n'a pas traîné".

Un autre membre du collectif confirme que plusieurs signalements ont été réalisés auprès de la mairie, lorsque les riverains ont soupçonné l'existence de locations de courte durée non déclarées, des faits pour lesquels la société du propriétaire est jugée ce lundi. “On ne sait pas comment les arrêter. Il faudrait que la mairie reprend cet immeuble pour en refaire des logements pour les Marseillais” souffle ce voisin.

Un courrier a été adressé à Benoit Payan, le maire de Marseille le 6 octobre, deux jours après l'arrêté de péril. Il dénonce "un propriétaire donnant toute liberté à des professionnels de l’optimisation pour vider un immeuble de ses habitants et le remplir d’un maximum de locataires de courte durée en vue de faire un maximum de bénéfice en un minimum de temps".

Le propriétaire de l'immeuble répond

Contacté, le propriétaire de l'immeuble admet que "peut-être ils sont allés un peu vite" en abattant les cloisons du 3ème étage. Il assure qu'il ne pensait pas que ces cloisons étaient porteuses et qu'elles "faisaient 5cm d'épaisseur". Le propriétaire, qui a accepté de répondre aux questions d'ICI Provence en longueur, dit vouloir réaliser les travaux nécessaires et repartir sur de bonnes bases avec les locataires évacués.

N'habitant pas sur place à Marseille, cet immeuble est "son seul investissement dans la ville". Interrogé sur le fait qu'il s'agisse de la deuxième fois entre novembre 2024 et octobre 2025 que des travaux aient des répercussions sur les logements des locataires, l'homme dit "avoir réalisé les travaux et effectué les démarches nécessaires "dès qu'il a eu connaissance du problème".

Ce lundi, sa société comparait devant le tribunal judiciaire de Marseille avec trois autres propriétaires, pour des faits plus anciens concernant des travaux au 31 rue Barthélémy. Transformation de logements d’habitation en meublés de tourisme sans autorisation de changement d’usage, absence de numéros d’enregistrement… Il ne souhaite pas faire de commentaire avant l'ouverture de ce procès.

Le propriétaire assure néanmoins qu'il n'y a "plus de baux de locations de type Airbnb" dans son immeuble, mais confirme l'existence de baux mobilité.