Niché au cœur du quartier de La Plaine Monceau, l’hôtel littéraire Le Swann n’est pas seulement un lieu de mémoire : il est une véritable immersion dans la langue française telle que Marcel Proust l’a façonnée. À peine arrivée, le personnel offre, non sans un clin d’œil, un petit gâteau allongé ; la fameuse Madeleine de Proust, évoquant l’un des passages les plus célèbres de notre littérature, dans Du côté de chez Swann, premier des sept tomes d’A la Recherche du temps perdu.

Dans le grand salon, manuscrits, lettres et paperolles - ces feuillets collés aux marges du manuscrit pour ajouter, déplacer, perfectionner - témoignent à travers des vitrines du perfectionnisme d’un écrivain qui voyait dans chaque mot un outil de précision. Le visiteur, passionné comme simple touriste, découvre ainsi comment la langue de Proust s’est construite, entre reprises, ajouts et corrections, jusqu’à donner naissance à des phrases à la syntaxe française très étirée, d’une élégance unique pour certains, d’un terrible ennui pour d’autres.

«J’ai mis 30 ans pour constituer cette collection», confie au Figaro le fondateur et président de la Société des Hôtels Littéraires, Jacques Letertre. Lectures publiques, expositions et le prix littéraire Céleste Albaret s’ajoutent aux œuvres, continuant de faire vivre la langue de Proust au sein de l’hôtel. Véritable bibliophile depuis petit, cet ancien banquier a souhaité partager sa passion de Proust, qu’il a découvert à l’âge de 14 ans. «Nous sommes une entreprise à mission, qui allie hospitalité et découverte culturelle», explique-t-il. Passionné jusqu’au-boutiste, Jacques Letertre a même nommé sa fille Oriane, prénom de la duchesse de Guermantes.

Sur un air jazzy de Hailey Tuck, on redécouvre à travers des dizaines de lettres les affinités qu’avait Proust pour ses contemporains, à commencer par Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud, poètes coutumiers des salons littéraires. Ces lettres révèlent combien Proust concevait la langue comme un dialogue permanent. «Vous et votre ami Valery Larbaud vous avez [...] écrit un dialogue comme Platon en écrirait aujourd’hui, sans vain pastiche. [...] Croyez je vous prie chez Monsieur Fague, cher Monsieur Valery Larbaud à l’admiration et à la sympathie où je vous confonds», peut-on lire de la main de Proust. Une autre lettre inédite, datée de 1921, laisse apparaître l’émerveillement de Proust pour le livre de Jean Epstein, La poésie d’aujourd’hui. «Par un phénomène merveilleux, nos esprits jumeaux se ressemblent si parfaitement…» Pour couronner le tout, la méthode de travail de l’auteur de La Recherche apparaît dans une lettre adressée à Jean-Louis Vaudoyer, ami auteur, et datée de 1913.

Plus impressionnant encore, l’hôtel a su mettre la main sur la première revue du lycée Condorcet à laquelle Proust a contribué, le Lundi. Véritables premiers écrits de l’auteur, cinq articles lui sont attribués, et illustrent la formation d’une plume qui allait bientôt marquer la littérature française. Si la salle rappelle également les fragilités de Proust, telle que sa santé fragile et ses déboires financiers, c’est surtout l’influence de ces derniers sur ses textes qui importe. Ses placements hasardeux (dans des sociétés comme Rio Tinto, De Beers, Hella de Rochette) et sa passion du jeu le rapprochent peu à peu de la faillite, situation inconfortable qui l’inspirera dans toute son œuvre de La Recherche. On s’étonne tout de même de ne pas retrouver d’écrits parlant de son homosexualité, lui qui se considérait comme maudit par son orientation. Les textes inédits du Mystérieux Correspondant et autres nouvelles retrouvées, paru tardivement chez Gallimard en 2019, ont démontré l’influence considérable que son attirance envers les hommes avait eue sur son œuvre, a commencé par le personnage d’Albertine, inspiré de son très apprécié chauffeur Alfred Agostinelli. «J’ai eu la chance de participer à la constitution du livre», rapporte Jacques Letertre, dont la collection proustienne, l’une des plus grandes de France, attire les chercheurs.

En immersion totale, du lustre aux livres

Avec ses 80 chambres décorées de citations murales, de tableaux et d’œuvres contemporaines inspirées de La Recherche, l’hôtel n’est plus un simple lieu de séjour : il est une invitation à parler la langue de Proust entre passionnés. À chacune des chambrées a été attribué un personnage des romans de l’écrivain, rendant la nuit encore plus proustienne. Dans la chambre, une citation inscrite au mur laisse le client s’immerger dans la pensée de Proust. «Un nouveau visage qui a passé, c’est comme le charme d’un nouveau pays qui s’est révélé à nous par un livre.» Chaque détail, du lustre en papier japonais formant un livre ouvert jusqu’à l’édition d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs posée sur la table de chevet, en passant par la signature de Proust sur les draps de lit, place le visiteur dans l’univers de Marcel et de sa plume.

Statues et peintures ornent magnifiquement l’espace de séjour, tout comme un grand mantelet d’opéra créé par le couturier Jacques Doucet et décrit par Marcel Proust dans La Recherche. Un surprenant tableau contemporain, à parcourir à la loupe, retranscrit l’intégralité des 3000 pages de l’œuvre. Enfin, près de cinq cents livres sont à la disposition des lecteurs, côtoyant les éditions originales exposées en vitrines, idéaux pour parcourir la prose de Proust. Finalement, à ce cadre proustien, seule la clientèle usuelle semble faire défaut : bon nombre d’hôtes ne passent que trop rapidement sur les objets exposés, préférant les pamplemousses du petit-déjeuner aux manuscrits exclusifs écrits de la main de Proust...