Des chambres climatisées à 22 degrés en été, un spa chauffé à 36 degrés, des produits d’exception venus des quatre coins du monde, une blanchisserie tournant à plein régime, des clients grands émetteurs… L’essence même du luxe, qui tient au confort et à l’abondance, semble être incompatible avec l’écologie. Comment l’hôtellerie haut-de-gamme peut-elle réduire son empreinte carbone sans diminuer son standing ? C’est ce que Monaco Hebdo a tenté de comprendre avec trois acteurs importants du secteur à Monaco : le Fairmont Monte Carlo, le Méridien Beach Plaza et la Société des Bains de Mer (SBM), mastodonte de l’hôtellerie monégasque.
Les petits gestes : disparition du plastique à usage unique
Il y a d’abord les changements que le client remarque. Le petit flacon individuel de shampoing qui disparaît de la salle de bain, la bouteille en plastique remplacée par une carafe en verre, la paille retirée du cocktail… Des détails qui sont déjà une petite révolution selon Martine Doornekamp, coordinatrice développement durable au Méridien Beach Plaza. « Il y a encore trois ans on disait : « C’est impossible dans les hôtels de luxe. Ça ne passera pas auprès de la clientèle. »
Du côté du Fairmont Monte Carlo, Alexandre Ariel, son directeur général, situe la suppression du plastique à usage unique fin 2022, « à l’exception résiduelle du film étirable, pour lequel le marché peine encore à fournir des alternatives viables répondant à nos exigences d’hygiène »
Mais les mentalités ont changé » raconte-t-elle. Les mini-flaconnages ont laissé place à de grands distributeurs rechargeables fixés au mur. Les chambres sont désormais présentées comme dépourvues de plastique à usage unique, à l’exception des cotons-tiges et des brosses à dents, en plastique biosourcé faute d’alternative en bambou jugée satisfaisante. Le changement, selon elle, « est passé comme une lettre à la poste, aussi bien auprès des clients qu’auprès des gouvernantes qui ont dû revoir certains “process “ [certaines procédures — NDLR] ». Du côté du Fairmont Monte Carlo, Alexandre Ariel, son directeur général, situe la suppression du plastique à usage unique fin 2022, « à l’exception résiduelle du film étirable, pour lequel le marché peine encore à fournir des alternatives viables répondant à nos exigences d’hygiène ». L’établissement travaille avec ses fournisseurs de poisson sur des bacs consignés, via le dispositif local Monaco Green Box. Bouteilles d’eau, pailles, gobelets et couverts jetables, emballages à emporter, produits d’accueil en chambre : « La SBM s’inscrit dans l’objectif affiché par la Principauté d’atteindre le « zéro déchet plastique à usage unique » d’ici 2030 » explique Virginie Cotta, secrétaire générale du groupe SBM et responsable de la démarche « responsabilité sociétale des entreprises » (RSE). Certains usages résistent encore, notamment aux abords des piscines ou dans les véhicules, où le verre n’est pas envisageable pour des raisons de sécurité.
Il y a les choses qui ne se voient pas. Une pompe à chaleur installée dans une machinerie technique, un système de pilotage énergétique, une meilleure isolation, une programmation intelligente de la climatisation : le client dort dans une chambre en apparence identique, mais l’hôtel consomme nettement moins
Pompes à chaleur, panneaux photovoltaïques, thalassothermie
Et puis, il y a les choses qui ne se voient pas. Une pompe à chaleur installée dans une machinerie technique, un système de pilotage énergétique, une meilleure isolation, une programmation intelligente de la climatisation : le client dort dans une chambre en apparence identique, mais l’hôtel consomme nettement moins. Le Méridien Beach Plaza a remplacé l’intégralité du fuel par des pompes à chaleur en 2023. Résultat annoncé par Martine Doornekamp : une baisse de 87 % des émissions directes liées à l’énergie entre 2019 et 2025.
Peut-on pour autant continuer à servir du homard, du bœuf wagyu ou des produits venus de l’autre bout du monde dans une carte qui se veut durable ?
Sur le chauffage et la climatisation, impossibles à supprimer dans un hôtel haut-de-gamme, l’hôtel joue sur la programmation : température abaissée dans les chambres et salles de réunion vides, regroupement sur certains étages en basse saison pour couper l’électricité ailleurs. « Ensuite c’est le client qui règle le chauffage et la climatisation dans sa chambre et on n’a plus le contrôle ». Au Fairmont Monte Carlo, le système de thalassothermie — qui puise le froid et le chaud dans l’eau de mer — installé dès la construction de l’hôtel en 1975 représentait 52,5 % du mix énergétique de l’établissement en 2025. S’y ajoutent des filtres anti-UV posés sur 590 m² de façades vitrées pour limiter les besoins en climatisation, ainsi qu’un parc photovoltaïque de 428 m² en cours de déploiement. Résultat cumulé : une baisse de 39 % de la consommation électrique par nuitée entre 2024 et 2025. À la SBM, la thalassothermie a également été adoptée dès les années 1980. Le groupe a par ailleurs équipé le Monte-Carlo Bay Hotel & Resort de panneaux photovoltaïques (1 100 m², pour environ 151 MWh produits sur l’exercice 2024-2025) et le One Monte-Carlo (plus de 80 m², 13 MWh), avec une nouvelle installation prévue au siège, le bâtiment Aigue-Marine, à Fontvieille. « On sensibilise les salariés pour qu’ils remplissent correctement les machines, on utilise des produits de nettoyage écolabellisés, mais la blanchisserie est un poste important de notre consommation d’énergie… et celui-ci, on ne peut pas y couper », note Martine Doornekamp.
« On sensibilise les salariés pour qu’ils remplissent correctement les machines, on utilise des produits de nettoyage écolabellisés, mais la blanchisserie est un poste important de notre consommation d’énergie… et celui-ci on ne peut pas y couper »
Martine Doornekamp. Coordinatrice « développement durable » au Méridien Beach Plaza
Scope 3 : la vraie masse du problème
Mais l’énergie du bâtiment, aussi spectaculaire soit sa réduction, ne représente qu’une fraction du problème. Ils correspondent aux scope 1 et 2 dans la méthodologie de l’Ademe [lire notre encadré, par ailleurs — NDLR], alors que c’est le troisième poste — les achats, la restauration, les déchets, les déplacements des clients, regroupés dans le scope 3 — qui domine très largement le bilan du secteur : plusieurs analyses spécialisées de l’hôtellerie chiffrent sa part entre 60 et 80 % de l’empreinte totale d’un établissement. C’est même encore davantage à la SBM. Sur l’exercice 2023-2024, le groupe affiche une répartition sans appel : 2 % pour le scope 1, 3 % pour le scope 2, et 95 % pour le scope 3, provenant « essentiellement des achats de biens et de services », selon Virginie Cotta. Autrement dit, la façon dont un palace s’approvisionne pèse infiniment plus lourd que ses éclairages ou sa climatisation. Mais le scope 3 est aussi structurellement le plus difficile à réduire pour un hôtel puisqu’il dépend de tiers : fournisseurs, filières agricoles, transporteurs…
Transport des marchandises et des clients
Les trois établissements interrogés placent les circuits courts et la relocalisation des achats parmi leurs priorités. « L’optimisation de notre chaîne d’approvisionnement constitue notre principal levier de décarbonation », insiste Alexandre Ariel, qui évalue l’impact carbone de ses plats grâce à l’outil Footsteps et cible en particulier le fret, responsable de 65 % des émissions de gaz à effet de serre de son établissement. « A nous de dialoguer avec nos fournisseurs pour qu’ils passent sur des véhicules électriques par exemple », note la responsable écologie du Méridien. A la SBM, on mentionne que « tous les points de vente proposent des plats végétariens et végétaliens, le restaurant Le Louis XV – Alain Ducasse en a même fait un credo ». Peut-on pour autant continuer de servir du homard, du bœuf wagyu ou des produits venus de l’autre bout du monde dans une carte qui se veut durable ? Interrogée sur ce point, Virginie Cotta ne renonce pas à la diversité de l’offre : « la qualité des produits et la diversité des offres proposées aux clients sont des axes essentiels, insiste-t-elle, en misant sur la créativité des chefs pour rendre les alternatives végétales désirables plutôt que sur l’interdiction ». L’angle mort reste le transport des clients eux-mêmes. Tous les hôtels interrogés proposent des navettes électriques pour les déplacements de leur client pendant leur séjour. Mais à Monaco, où yachts et jets privés composent une partie du paysage, l’effort réalisé à l’intérieur des murs peut sembler dérisoire face à l’empreinte de certains clients. Interrogée directement sur ce paradoxe, Virginie Cotta répond sans nier : « cette question ne remet pas en cause la nécessité d’agir sur les leviers que nous maîtrisons directement. Notre priorité est de réduire les émissions liées à notre périmètre d’activité ». Aucun des établissements ne calcule à ce stade les émissions liées aux déplacements des clients. Certains acteurs du secteur du voyage d’affaires commencent, eux, à exiger le bilan carbone de leurs prestataires hôteliers dans leurs appels d’offres.
Tous les labels ne se valent pas : certains reposent sur une vérification indépendante rigoureuse, quand d’autres relèvent surtout d’engagements déclaratifs, sans audit tiers. la réglementation européenne devrait d’ailleurs se durcir sur ce point, avec une vérification indépendante qui doit devenir obligatoire pour certaines allégations environnementales en 2026
Labels et bilans carbone : des outils de progression ?
Les trois établissements affichent des certifications : « Clé Verte » pour le Méridien obtenue dès 2011 — l’un des tout premiers hôtels labellisés dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui en compte aujourd’hui plus de 500 — « Green Globe » pour le Fairmont et huit sites de la SBM, dont le Casino de Monte-Carlo depuis 2025, une distinction rare pour un établissement de jeux. « A ce jour, plus de 88 % des chambres de la Principauté sont certifiées » selon l’office du tourisme monégasque. « Je trouve que les certifications donnent un cadre de travail, elles nous poussent à être dans un processus d’amélioration continue », estime Martine Doornekamp.
La rémunération du directeur général et des chefs de département du Méridien intègre désormais une part indexée sur des indicateurs de développement durable, et plus seulement sur des critères financiers
Mais tous les labels ne se valent pas : certains reposent sur une vérification indépendante rigoureuse, quand d’autres relèvent surtout d’engagements déclaratifs, sans audit tiers. La réglementation européenne devrait d’ailleurs se durcir sur ce point, avec une vérification indépendante qui doit devenir obligatoire pour certaines allégations environnementales en 2026. Au-delà des labels, les trois établissements réalisent un bilan carbone chaque année. Le Fairmont a fait appel à un cabinet indépendant en 2023 pour établir son année de référence. La SBM, cotée sur Euronext, est en outre soumise à la directive européenne Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), qui impose un reporting extra-financier détaillé, c’est-à-dire un rapport sur les impacts non financiers de l’entreprise. « La CSRD est exigeante et elle demande un travail important. Cependant, elle a le mérite de nous faire progresser », assure Virginie Cotta. Les certifications et la collecte de données qu’elles supposent ont en tout cas nécessité le recrutement d’une personne à temps plein sur ces questions. Même progressivement, les enjeux environnementaux s’intègrent au cœur du pilotage de l’entreprise. Martine Doornekamp souligne ainsi que, la rémunération du directeur général et des chefs de département du Méridien intègre désormais une part indexée sur des indicateurs de développement durable, et plus seulement sur des critères financiers.
Qui résiste au changement ?
À la question de savoir qui pousse et qui freine le plus ces transformations — clients, salariés ou direction — les réponses des deux femmes interrogées par Monaco Hebdo convergent vers un constat : ce n’est pas la clientèle. « Dans le luxe, les clients ne viennent pas parce qu’on est respectueux de l’environnement », tranche Martine Doornekamp. « Par contre, quand ils sont sur place, ils sont contents de voir que l’on a des “process” vertueux. » Exception notable : la clientèle d’affaires et de séminaires, de plus en plus attentive à ses propres objectifs de réduction d’empreinte carbone, va jusqu’à exiger le détail des actions mises en place par l’hôtel dans ses appels d’offres. Du côté des équipes, la résistance peut exister dans certains cas. « Ça dépend des équipes. Certains ont la fibre écolo, ça ne leur posera aucun problème, d’autres auront plus de résistance au changement », observe Martine Doornekamp, qui pointe aussi, parfois, la direction elle-même comme frein aux arbitrages.
Si le luxe veut vraiment devenir durable, il lui faudra peut-être aller au-delà, jusqu’à interroger ce qui fait sa raison d’être
Au Méridien, la mise en place du tri des biodéchets dans les cinq restaurants de l’hôtel s’est par exemple heurtée, par endroits, à un simple problème d’espace pour installer plusieurs poubelles. Au Fairmont, Alexandre Ariel décrit une transition à double tranchant pour les équipes : une perte de temps sur le tri rigoureux et le suivi du gaspillage, mais aussi de vraies simplifications, et des gains de temps directs par exemple grâce à la suppression du nappage en salle. « On aura gagné quand on n’aura plus besoin de responsable du développement durable et que tout sera déjà intégré dans les pratiques », résume Martine Doornekamp. Pour revenir à la question de fond : écologie et luxe sont-ils antinomiques ? La transition écologique de l’hôtellerie haut de gamme consiste à trouver un équilibre : réduire son empreinte environnementale, sans renoncer à sa promesse fondamentale. Les progrès sont réels, mais ils butent sur certaines contradictions que les palaces ne peuvent pas entièrement résoudre : comment rendre plus durable un modèle fondé sur l’abondance, le confort et l’exception ? Si le luxe veut vraiment devenir durable, il lui faudra peut-être aller au-delà, jusqu’à interroger ce qui fait sa raison d’être.

