Vous êtes devenu riche avec la vente en 2012 de LVL Médical à Air Liquide pour 316 millions d’euros. Vous aviez 64 ans à l’époque. Vous ne vous êtes pas dit : « Je vais arrêter de travailler et profiter un peu » ?

Jean-Claude Lavorel : « Ah non, ce n’est pas pensable pour moi d’arrêter de travailler. On me demande souvent quels sont mes hobbies, mes passions. Ma passion, c’est l’entreprise ! J’aime ça, je ne peux pas vivre sans projets.

Et de véritables projets où il y a un peu d’adrénaline et de risques. J’aime le risque, sinon je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait. Donc la question de la retraite ne s’est pas posée une seconde. Et elle ne se pose toujours pas d’ailleurs.

Si vous ne vouliez pas arrêter, pourquoi avoir décidé, dans ce cas, de mettre en vente LVL Médical ?

Parce que j’ai réfléchi, et je me suis dit : « J’ai 64 ans, je suis en risque ». On est toujours en risque, en permanence, mais on l’est encore un peu plus avec les années. Et s’il m’était arrivé quelque chose, je n’avais pas de directeur général capable de reprendre tout de suite le flambeau.

LVL Médical était coté en Bourse, ce qui a beaucoup d’avantages mais aussi quelques inconvénients. Notamment s’il arrive quelque chose au dirigeant, ce n’est pas neutre sur le cours de Bourse des ETI. Donc cela m’a inquiété. Je n’avais pas fait tout ce travail pendant des années pour que, éventuellement, les choses se passent mal le lendemain.

En fait, je voulais plus sortir de la Bourse que de ce métier. Mais je n’avais pas d’autre solution parce que je ne pouvais pas racheter et sortir de la Bourse moi-même. Donc j’ai choisi de vendre. Ai-je bien fait, ai-je mal fait ? Je ne sais pas, on ne sait jamais. Mais je ne regrette pas, c’est comme ça.

Vous gardez d’ailleurs un pied dans la santé avec Lavorel Medicare composée de deux petites entreprises de fabrication et de distribution de produits médicaux. Cela représente 10 millions d’euros de chiffre d’affaires par an aujourd’hui. Quelle est votre ambition ?

L’ambition, c’est effectivement de rester dans ce métier et cet environnement de la santé que je trouve passionnants. C’est aussi un petit challenge personnel : dans les deux sociétés reprises, il y en avait une en grande difficulté et nous sommes arrivés à la redresser.

Aujourd’hui, elle est bénéficiaire et gagne de l’argent. L’équipe est petite mais super engagée. Je les suis de très près, j’y vais toutes les semaines et je trouve ça très intéressant. Surtout que l’on a des tas de projets. Voilà pourquoi je suis encore dans la santé.

Mais ce qui vous occupe le plus aujourd’hui, c’est l’hôtellerie avec votre groupe Lavorel Hotels qui détient aujourd’hui 9 hôtels quatre et cinq étoiles (88 millions d’euros de chiffre d’affaires par an). Et tout a démarré un peu par hasard quand vous étiez encore à la tête de LVL Médical.

Un agent immobilier est venu vous voir pour racheter votre chalet à Courchevel et vous lui avez répondu que vous n’étiez pas vendeur, sauf s’il vous trouvait quelque chose d’aussi bien ou de mieux. Et il vous a présenté un hôtel cinq étoiles, Les Suites de la Potinière. Sans ça, vous n’auriez jamais pensé à l’hôtellerie ?

Sans doute, je n’y aurais pas pensé. Mais je fonctionne souvent comme ça, au coup de cœur et à l’opportunité. Je ne réfléchis pas en me disant que je ferai ceci ou cela dans deux ans ou dans cinq ans. C’est tellement plus sympa la vie quand on fait des choses qu’on n’avait pas prévu de faire.

Ça ne se passe pas toujours super bien, il ne faut pas rêver, mais j’essaie toujours de faire en sorte que ça se passe bien. Et dans le cas des Suites de la Potinière, j’ai aimé l’âme de cet hôtel quand je l’ai visité. Alors je me suis dit « Tiens, pourquoi pas ».

« Je fonctionne souvent comme ça, au coup de cœur et à l’opportunité »

Vous avez aussi marché au coup de foudre pour le prestigieux Château de Bagnols dans le Beaujolais. Vous avez fait une offre dès le soir de votre première visite…

C’est tout à fait ça. J’y suis vraiment allé parce que mon fils Benjamin m’a dit : « Allez, viens, on va visiter, tu as bien un petit moment entre midi et deux. » Donc je suis allé au Château de Bagnols avant tout pour lui faire plaisir.

Mais quand j’ai fini le tour complet, je me dis : « Waouh, c’est vraiment impressionnant. Une bâtisse pareille aussi près de Lyon… Ça me plaît, j’aime. » Donc voilà ! Même si l’équation économique n’était pas simple au début…

Elle l’est plus aujourd’hui ou c’est toujours les autres hôtels qui font la rentabilité du groupe ?

C’est sûr que si on comptait sur le Château de Bagnols pour la rentabilité du groupe, ce serait très compliqué. Ma directrice générale chez Lavorel Hotels, Charline Bresse, me dit chaque année : « Vous avez vu les chiffres, ce n’est pas terrible quand même, on perd de l’argent. »

Et alors ? J’y suis très attaché, je ne veux pas le vendre. Je ne souhaite pas que, demain, ce soit un étranger qui soit propriétaire de ce château du XIIIe siècle qui fait partie du patrimoine régional et national.

Vous racontez souvent que la volonté de créer un « vrai » groupe hôtelier est née avec le rachat du Hilton à la Cité Internationale en 2014, ce gros-porteur qui était alors votre troisième hôtel. L’appétit est venu en mangeant ?

C’est un peu ça. Comme dans la vie d’ailleurs, souvent je n’ai pas faim quand j’arrive à table, puis je mange parce que c’est bon.

Dans le cas du Hilton, je me suis dit que j’allais pouvoir faire profiter des compétences des équipes en back-office – marketing, comptabilité, commercial… – aux Suites de la Potinière et au Château de Bagnols. J’avais donc trois hôtels et des équipes, alors pourquoi pas un quatrième hôtel ? Et ainsi de suite… Voilà le cheminement.

« Je ne peux pas dire que je suis emballé par l’expérience Marriott à la Cité Internationale »

Pourquoi aviez-vous pris la décision de passer de l’enseigne Hilton à Marriott ? C’était plus intéressant ?

Quand je dirigeais LVL Médical, j’avais des bureaux à la Cité Internationale et j’allais toutes les semaines au Hilton pour retrouver mon coach sportif. Et je voyais cet établissement se dégrader… Je me disais : « Il y a tellement de potentiel, pourquoi rien n’est fait ? »

Quand j’ai fait l’acquisition de l’hôtel auprès du groupe Partouche, le contrat avec Hilton arrivait à échéance. Je me suis donc demandé si c’était la bonne marque et on a trouvé que Marriott nous proposait quelque chose d’un peu mieux.

Surtout, on a bien compris que la bagarre entre Hilton et Marriott au niveau mondial était acharnée, et que c’était un gros avantage pour Marriott de virer Hilton de Lyon. Cela m’a permis de négocier avec eux sur beaucoup de sujets… (sourire). Pour autant, je ne peux pas dire que je suis emballé par l’expérience Marriott à la Cité Internationale.

Parce que vous devez répondre à une charte rigide alors que vous avez les mains libres dans vos autres établissements ?

Exactement. J’ai compris a posteriori qu’on était obligés de passer par eux pour beaucoup d’achats, et que c’est là où ils gagnent beaucoup d’argent. Ce n’est pas automatiquement intéressant pour nous parce qu’on paye plus cher que ce qu’on aurait pu payer. Et puis, ils vous imposent des couleurs, la déco…

Mais surtout, on les a testés en période de crise pendant le Covid. Autant ils vous mettent une pression pour mettre en place ceci ou cela dans l’établissement, mais là, il n’y avait plus personne. Enfin si, ils voulaient qu’on achète des systèmes pour stériliser les clés des chambres. C’est quoi cette histoire ?

Le contrat avec Marriott arrive à échéance en 2030, on comprend que vous réfléchirez à sortir du modèle des enseignes…

Pour moi, c’est tout réfléchi.

C’est cette expérience qui vous a poussé à créer votre propre enseigne, Kopster Hotel ?

Mes équipes, qui sont beaucoup plus professionnelles de l’hôtellerie que moi, m’ont expliqué que sans enseigne, point de salut. Donc j’ai soumis l’idée de lancer notre propre marque.

Vous avez aujourd’hui trois hôtels sous l’enseigne Kopster Hotel, l’un à OL Vallée et les deux autres en région parisienne. Y a-t-il d’autres ouvertures dans les tuyaux ?

Oui, on regarde un peu de partout en France. Nous avons aussi deux projets en région lyonnaise – l’un est très avancé – dont je tais la localisation pour l’instant.

 

En plus des hôtels et du médical, vous êtes aussi propriétaires depuis une dizaine d’années de la compagnie Les Bateaux Lyonnais (ex-Lyon City Boat) qui exploite six Bateaux Mouches. Là encore, c’était une opportunité ?

En réalité, on est venu me proposer ce dossier parce que j’étais un gros client des Bateaux Lyonnais avec les touristes de passage au Marriott. Sur le moment, je me suis dit : « Qu’est-ce qu’on va foutre de bateaux ? » Puis on m’a expliqué les activités de loisir, les séminaires, la restauration… J’ai trouvé ça amusant. Et aujourd’hui je suis très content, c’est une très belle acquisition.

 

Vous avez également une casquette de viticulteur depuis 2021 avec le rachat du Château des Ravatys et de ses 30 hectares de vignobles au cœur du Beaujolais. Ce qui vous plaît, ici, c’est d’être pour la première fois de votre carrière dans la production ?

Au-delà du côté production, c’est le côté transformation qui m’a toujours fasciné. On a du raisin au départ, et après je bois ce nectar… Là aussi, j’ai saisi une opportunité. Il y avait eu quelques encarts dans la presse lyonnaise pour dire que l’Institut Pasteur mettait en vente le domaine.

Je suis allé visiter avec mes équipes, et on a tous eu un coup de cœur. On est au pied du mont Brouilly, les installations sont top, l’orangeraie est magnifique pour faire des événements, le vin était bon et le prix raisonnable. J’ai dit : « On y va. »

Votre fils Benjamin Lavorel est aussi entrepreneur dans le monde de la restauration, des bars et des discothèques à Lyon (La Maison, L’Azar Club…). Il a rencontré des difficultés il y a quelques mois avec des établissements mis en redressement judiciaire. Vous vous êtes dit que votre exemple d’entrepreneur n’était pas forcément la voie la plus tranquille pour vos enfants ?

Ce n’est pas moi qui l’ai poussé à devenir entrepreneur. Au contraire, je freinais, surtout dans ce métier de la nuit. Je lui ai dit : « Tu pars dans un truc, fais attention. » Mais quand un père dit à son fils de ne pas faire quelque chose, il va le faire. C’est systématique…

C’est d’ailleurs ce que vous avez fait en n’écoutant pas votre père qui était réticent lorsque vous avez créé votre première entreprise…

Mais bien évidemment ! En fait, je savais que ce n’était pas la peine de lui dire non. Donc, Benjamin est parti faire son aventure. Plusieurs fois, en discutant, je lui disais : « Tu ne vas pas un peu trop vite ? » Il me répondait : « Bah toi, tu as fait quoi ? »

Mais je trouve que c’est bien ce qu’il s’est passé parce qu’on n’apprend pas dans les réussites, mais dans les échecs. Ces difficultés lui ont remis les pieds sur terre et il a mûri d’une façon phénoménale ces derniers mois. Il s’est battu, il a cédé les établissements qu’il fallait céder…

Et vous, quel a été votre rôle pendant cette période ?

J’étais là pour l’aider. Pas financièrement, je lui ai dit : « Tu te démerdes. » Mais je lui donnais des conseils de temps en temps quand il était un peu perdu. Et maintenant, il s’en sort très bien, tout va bien et il est heureux.

Vous avez lancé il y a un an la Fondation Jean-Claude Lavorel dédiée à la lutte contre le cancer et au soutien à l’enfance. La création d’une fondation, c’est l’accomplissement d’une carrière ?

Tout à fait, c’est l’accomplissement de ma fin de vie professionnelle. Aider, cela donne du sens à sa vie. Quand on est un chef d’entreprise qui a, entre guillemets, réussi et qu’on a les moyens de le faire, il faut donner.

Et j’ai choisi la lutte contre le cancer, car j’ai été touché de près par cette maladie qui a emporté ma sœur. Et le soutien à l’enfance parce que j’ai découvert l’association Ma chance Moi Aussi, qui fait un travail fantastique auprès de gamins. C’est tellement gratifiant…