En bref:
-L’Hôtel Fafleralp, isolé depuis l’éboulement du glacier du Birch, risque la faillite.
-La gérante, Barbara Achrainer, doit trouver 750’000 francs avant la fin d’année.
-Le Canton prévoit une aide d’urgence de 10 millions pour les sinistrés.
-L’avenir de l’Hôtel Fafleralp restera en sursis tant que son accès n’est pas assuré.
Il y a d’abord l’humilité face à la catastrophe. «Ailleurs qu’en Suisse, l’éboulement aurait provoqué des centaines de morts», souffle Barbara Achrainer, gérante de l’Hôtel Fafleralp. L’air grave, elle loue le travail des autorités, des secours et des scientifiques devenus les sentinelles d’une montagne en mouvement.
Il y a ensuite la résilience. Celle qui soude les habitants d’un village englouti par la roche. À Blatten, trois mois après le désastre, personne n’est plus sinistré qu’un autre. «Tout le monde a tout perdu», résume l’hôtelière. D’origine autrichienne, elle a renoncé à son pied-à-terre local – un chalet de la société qui l’emploie – pour offrir un foyer provisoire à une famille du village. Depuis, elle vit entre son pays natal et les hôtels de la région.
Mais il y a aussi l’après. Les doutes face à la froideur des chiffres. «Si nous ne trouvons pas 750’000 francs d’ici à la fin de l’année, ce sera la faillite.» Arrivée en avril dernier à la tête de l’établissement, Barbara Achrainer devait dynamiser un établissement rentable, mais au point mort. Dès sa prise de fonction, elle recrute un nouveau chef pour «monter en gamme la cuisine», développe un volet culturel en lien avec l’hôtel et intensifie le marketing pour séduire de nouveaux publics. Tout s’enclenche, puis tout s’arrête. Abruptement.
«Un désastre financier»
Le 28 mai, le glacier du Birch s’effondre et emporte avec lui des millions de mètres cubes de gravats. Blatten, ses maisons, ses hôtels et son église gisent sous les décombres. À quelques kilomètres de là, sur l’alpage de Fafleralp, point final du Lötschental, les cieux paisibles grondent. «Il y a déjà eu des éboulements dans ce secteur, mais leur écho n’arrive jamais jusqu’à nous. Quand j’ai entendu ce bruit retentir à travers la vallée, j’ai compris que le scénario du pire s’était produit», se souvient Barbara Achrainer.
Aujourd’hui, son complexe hôtelier d’une centaine de chambres est l’un des derniers vestiges de la commune valaisanne. Mais l’établissement, prisé des randonneurs et partiellement rénové en 2024 grâce au financement de l’Aide suisse à la montagne, est en sursis.
Privé d’accès, dans un secteur interdit à la population, l’Hôtel Fafleralp est condamné à rester vide. Depuis, les charges s’accumulent – une quinzaine d’employés ont trouvé un nouvel emploi, six sont au chômage partiel – alors que les entrées financières se tarissent. Depuis l’éboulement, des centaines de réservations ont dû être annulées. «Nous sommes en train de mourir, sans que ce soit de notre faute», soupire la gérante.
Les assurances écartent l’hypothèse de l’indemnisation, arguant que la bâtisse est indemne. Pour l’heure, ni l’État du Valais ni les dons privés – à l’exception d’une enveloppe de 50’000 francs du Rotary Club – ne sont venus renflouer les caisses de l’hôtel. «C’est un désastre financier», ajoute celle qui, dans ses projections les plus optimistes, estime pouvoir dégager du profit à l’été 2029. Dans l’intervalle, les pertes devraient se chiffrer entre «1,3 et 1,7 million de francs», calcule-t-elle.
On ose la question, si cynique soit-elle: l’avenir aurait-il été plus serein si l’établissement gisait sous la roche? «Oui, ce serait plus simple, concède Barbara Achrainer. Mais l’Hôtel Fafleralp est un bijou qui a vécu plus d’un siècle, nous allons tout faire pour qu’il traverse le suivant.» Dans cet écrin perdu au bout du monde, des conseillers fédéraux, un représentant de la famille royale d’Angleterre et un chancelier allemand ont notamment pris leurs quartiers.
10 millions, à partager
D’ici à la fin de l’année, l’Hôtel Fafleralp devrait percevoir une aide d’urgence de la part du Canton. Une enveloppe de 10 millions de francs – qui passera devant le parlement valaisan en septembre – sera allouée aux indépendants locaux, aux entreprises et aux habitants de Blatten.
Une telle entrée financière, une fois diluée, n’assainira pas les finances du complexe hôtelier. «Ces montants sont débloqués pour répondre aux besoins urgents», relève Christophe Darbellay. En l’état, «le remède», ce sont les RHT auxquelles les employés ont droit, précise le ministre cantonal de l’Économie. Les patrons, eux, doivent prendre leur mal en patience. «Nous prévoyons de mettre en place un soutien financier pour les aider à passer le cap. Si la situation est plus grave, nous examinerons chaque cas. L‘État fera sa part. Nous attendons également un effort des actionnaires, des assurances éventuelles et des banques.»
Pour Barbara Achrainer, le temps sera long. Au-delà des impératifs financiers, la question de l’accès à l’hôtel, nécessaire pour reprendre l’activité, est cruciale. Du côté des autorités communales, on se montre ambitieux dans le calendrier de la reconstruction. L’Exécutif local estime notamment que la région de Fafleralp sera à nouveau accessible en voiture en 2027, date à laquelle les activités touristiques pourront reprendre.
L’hôtelière sourit. Mais elle est désabusée. «C’est un agenda utopique. Une route d’accès, réservée à des véhicules utilitaires, ne relance pas le tourisme. La Commune veut envoyer un signal fort, mais ce n’est malheureusement pas si simple. Nous avons besoin de clients qui séjournent plusieurs nuitées à l’hôtel pour survivre.» Si elle se dit prête à ouvrir son établissement, même partiellement, ce sera à perte. «L’hiver comme l’été.»
Christophe Darbellay se montre également prudent sur le calendrier touristique de Fafleralp. «En l’état, je n’oserais pas articuler une date de reprise. Ces travaux prendront du temps, mais nous mettons tout en œuvre pour que ce soit le plus rapidement possible.»
Un nouveau projet pour les hôteliers sinistrés
Barbara Achrainer est donc dans une impasse. Et observe, de loin, un projet sortir de terre. Porté par les hôteliers sinistrés de la région, un établissement provisoire de 19 chambres bordera la station d’arrivée de Lauchernalp, sur la commune voisine de Wiler. «Je suis de tout cœur avec eux. Mais j’aimerais aussi pouvoir aller de l’avant», relève-t-elle.
Le nouvel hôtel, dont le coût est estimé à 4,2 millions de francs, sera financé d’un tiers par des aides publiques. Le reste est à la charge des porteurs du projet, indemnisés par l’assurance après la perte de leur établissement. «L’objectif est de mettre des lits à disposition le plus rapidement possible», explique Lukas Kalbermatten, dont l’Hôtel Edelweiss est désormais enseveli sous la roche. «Il s’agit d’une offre provisoire, mais nous espérons pouvoir réutiliser cette structure à long terme, comme auberge de jeunesse ou comme logement pour les employés», ajoute-t-il.
L’homme est d’un pragmatisme déconcertant. Lui qui a vu l’entreprise familiale, vieille de trois générations, s’effondrer d’un coup. «Une maison, ça se reconstruit. Un hôtel aussi. Ce qu’on ne peut pas mettre sur plan, c’est l’esprit du village. À nous de faire en sorte que Blatten vive normalement, même si cela prendra une vingtaine d’années au moins.» L’ouverture de l’hôtel est agendée pour l’hiver prochain.
Un premier jalon vers la normalité. Mais le chemin reste sinueux. Et pour certains, impraticable.






