Ce week-end, les hôtels Van der Valk de Gand ont publié un message inhabituel, en réaction à la mort de Martin, survenue lors d’un accident à Brasschaat: “Van der Valk est synonyme de famille, et aujourd’hui, nous partageons tous ce deuil”. Pour cause: ce jeune de 16 ans était le plus jeune fils de Junior Dias et Maartje Heinrichs, gérants des hôtels Van der Valk à Nazareth et Drongen.

Un empire pesant plusieurs milliards

Par sa mère, l’arbre généalogique de Martin remontait directement à l’une des plus puissantes dynasties des Pays-Bas, celle qui se surnomme elle-même les “Valken”. Maartje Heinrichs est en effet la petite-fille de Gerrit van der Valk, qui, avec son frère Arie, a transformé une petite chaîne de motels néerlandaise en un empire pesant plusieurs milliards.

Aujourd’hui, le groupe compte 120 hôtels aux Pays-Bas, en Belgique (où se situent 19 établissements), en Allemagne, en France, en Espagne et aux Antilles néerlandaises. Son chiffre d’affaires annuel est estimé à environ 1,5 milliard d’euros. Un véritable empire qui vaut aux Van der Valk d’être surnommés les “Hilton du Benelux”.

Derrière la célèbre enseigne au toucan se cache en réalité un clan doté de ses propres règles, d’une hiérarchie et de lois familiales. Un réseau de plus de 600 descendants, répartis entre différentes “branches” et où une règle reste sacrée: seul celui qui descend de l’ancêtre Martinus van der Valk a le droit d’exploiter un hôtel portant le nom de la famille.

Un motel pour chaque enfant

Ce Martinus était le benjamin d’une famille comptant pas moins de 24 enfants. Ses parents avaient acheté une ferme, située à Voorschoten, entre La Haye et Leyde, pour en faire un café. Ce lieu, connu sous le nom “De Gouden Leeuw”, existe toujours aujourd’hui, même si le bâtiment a subi plusieurs démolitions et reconstructions. Martinus avait sept ans lorsque son père est décédé, mais il n’a jamais oublié la leçon que celui-ci lui avait transmise: “Il faut ramasser les pousses que les autres jettent”. Autrement dit, il faut saisir les opportunités là où les autres ne les voient pas.

En 1929, Martinus hérite du Gouden Leeuw et transforme le café en hôtel doté d’une aire de jeux pour enfants. Il y ajoute une boucherie ainsi qu’un espace pour les voitures, qui commencent à se multiplier sur les routes. Au cours de ses déplacements, il remarque que le long des routes, presque aucun endroit ne pouvait accueillir convenablement les voyageurs avec à la fois un service de restauration et hôtelier. L’idée de créer une chaîne de motels était née.

En 1956, Martinus a racheté le parc ornithologique Avifauna, alors en faillite, pour la somme symbolique d’un florin. À cette époque, il avait onze enfants, et tous devaient travailler. Partout aux Pays-Bas, il commence à racheter des établissements hôteliers en difficulté pour les transformer en motels. Travailler dur n’était pas un choix, mais une loi familiale. “Si les enfants peuvent se tenir debout, ils peuvent aussi faire la vaisselle”, disait Martinus.

Le Van der Valk de la Bredabaan à Brasschaat

En 1962, chacun de ses onze enfants dirigeait déjà son propre établissement, dont deux en Belgique. Lors de l’Expo 58, la famille avait jeté son dévolu sur un modeste café situé le long de la Bredabaan à Brasschaat. Mais c’est surtout dans les années 80 et 90 que le groupe a connu une expansion fulgurante, avec deux fils au premier plan: Arie et Gerrit van der Valk. Arie gérait les finances, tandis que Gerrit était le visage de la famille.

Bien que la famille se surnomme fièrement les “Valken”, c’est un toucan qui orne ses hôtels. Après la Seconde Guerre mondiale, les Van der Valk ont estimé que choisir un faucon comme symbole était déplacé, en raison de la proximité avec l’aigle allemand. C’est pourquoi la famille a choisi un toucan, l’oiseau exotique issu du logo d’Avifauna. “Un animal joyeux, qui nous correspond bien mieux”, a déclaré plus tard Gerrit van der Valk. Mais derrière cette façade joyeuse se cachait une histoire bien plus sombre.

Enchaînée à Bruxelles

En 1982, la famille a subi un premier coup dur. Toos van de Cappelle, alors âgée de 51 ans et épouse de Gerrit van der Valk, a été enlevée par trois criminels italiens dans sa villa de Bois-le-Duc. Leur véritable cible était Gerrit lui-même. Mais lorsqu’ils ont constaté qu’il n’était pas chez lui, ils ont emmené sa femme.

Pendant trois semaines, Toos est restée enchaînée à un radiateur à Bruxelles. Ce n’est qu’après que sa famille a versé une rançon de 13 millions de florins, soit 5,9 millions d’euros, qu’elle a été libérée.

Arrêté sur la plage

Entre-temps, les tensions familiales s’intensifiaient également sur le plan financier. En février 1994, Gerrit van der Valk a été arrêté sur une plage de Curaçao. Ce fut le début d’une longue bataille juridique avec le fisc néerlandais. Les accusations étaient accablantes: fraude fiscale, argent sale, montages fiscaux secrets et millions cachés. Une rupture profonde s’est alors produite au sein de la famille. Gerrit voulait conclure un accord avec le fisc pour limiter les dégâts. Son frère Arie a refusé. Les deux figures de proue du groupe se sont retrouvées diamétralement opposées.

Finalement, Van der Valk a conclu un accord à l’amiable d’un montant record de 213 millions de florins, soit 96,6 millions d’euros. Plusieurs membres de la famille ont été condamnés à des peines de prison avec sursis. Cette crise a changé la famille à jamais. Afin d’éviter de nouveaux conflits, le groupe a été scindé entre les enfants de Martinus encore en activité.

Disparu de la surface de la terre

La suite n’est pas beaucoup plus réjouissante pour la famille. Début 2001, Corrie van der Val, héritière de la chaîne hôtelière, a soudainement disparu sans laisser de traces. Pendant des années, les enquêteurs sont restés dans le flou le plus total. Son mari a été fortement soupçonné. Son jardin a été fouillé, son étang vidé, les enquêteurs cherchant partout le corps de la femme de 58 ans. Corrie semblait avoir disparu de la surface de la terre.

Dix-sept ans plus tard, des analyses ADN ont fini par révéler la vérité. Corrie était décédée dès 2001 après avoir été percutée par un train en Belgique. Comme elle n’avait pas de papiers d’identité sur elle, elle avait été inhumée en tant qu’inconnue dans un cimetière du Bois-de-Villers, dans la commune de Profondeville, près de Namur. Personne ne savait qu’il s’agissait d’une Van der Valk.

En 2011, une nouvelle scission s’est produite au sein du groupe. Une partie de la famille a fondé la marque Valk Exclusief, tandis que d’autres hôtels ont continué à opérer sous la bannière classique de Van der Valk. Aujourd’hui, l’empire se compose d’un enchevêtrement de groupes et de dizaines d’hôtels familiaux indépendants. Le contrôle de la marque reste toutefois strictement surveillé. Le toucan ne peut figurer sur la façade que si le propriétaire est un parent de Martinus van der Valk et qu’il répond à des conditions familiales et financières strictes. Les membres du clan qui se retirent voient leurs biens rachetés, les biens immobiliers devant rester au sein de la famille.

La “malédiction des Van der Valk”

Ces dernières années, un nouveau litige a divisé le clan. En 2023, Bob van der Valk, ancien directeur de l’hôtel de Duiven, a été accusé par des membres de sa famille de fraude dans le cadre de contrats liés à l’accueil de demandeurs d’asile pendant la crise du coronavirus. Il aurait détourné des dizaines de millions d’euros de bénéfices.

La même année, Lukas van der Valk, fils d’Arie et figure clé du groupe depuis des années, est décédé de manière inattendue. Selon les médias néerlandais, il était impliqué dans une violente dispute concernant le partage des bénéfices, l’immobilier et des contrats avec les pouvoirs publics. Les tabloïds ont alors commencé à parler de “malédiction des Van der Valk”.

Martin Dias était lui aussi destiné à prendre la relève de l’empire familial. Âgé de 16 ans, il étudiait à l’école hôtelière Ter Duinen de Coxyde. Sa mort soudaine réunit à nouveau la famille dans le deuil, selon le principe qui prévaut au sein du clan depuis des générations, “un pour tous, tous pour un”, malgré les divisions.