"Voici le Mission Control Center", annonce Michael, ingénieur en aéronautique et en astronautique. Devant nous, une salle immense avec des rangées d’ordinateurs, de téléphones et des écrans muraux. Partout, des milliers de boutons et de leviers auxquels il vaut mieux ne pas toucher. "Vous pouvez comparer ça au Johnson Space Center de la Nasa, à Houston", explique-t-il. "C’est ici que les opérateurs de mission pilotent et surveillent le vaisseau. C’est aussi par cette salle que passe le contact avec l’équipage: la ligne directe entre les astronautes et la Terre."

Nous sommes au siège de Vast, à Long Beach, en Californie. Dans la salle de contrôle, les images affichées ont des airs de science-fiction. "Toutes les vidéos que vous voyez sont en direct depuis l’espace", précise le jeune ingénieur, formé en tant que logic operator. "Je suis responsable des systèmes logiciels et de la navigation du vaisseau. C’est un job très intense: il faut prendre des décisions rapides en permanence, en temps réel." Un pilote de Formule 1 dans l’espace? Il sourit: "Je pilote le véhicule, oui."

Le tourisme spatial

Aujourd’hui, la salle de contrôle est plutôt calme. "Il n’y a pas de mission à accompagner pour l’instant, mais nous préparons déjà la suivante. Nous rédigeons des procédures et, sur nos bancs d’essai, nous simulons chaque situation possible dans l’espace." L’enjeu est majeur: au premier trimestre de l’an prochain, "Haven-1" doit décoller. Ce serait la première station spatiale commerciale au monde. Une version compacte et contemporaine de l’actuelle Station spatiale internationale (ISS), entièrement financée et construite par l’entreprise privée Vast.

Ce lancement s’inscrit dans une "race to space" de plus en plus féroce, où les entreprises privées se défient entre elles et bousculent les États. Alors que la fin de l’ISS se rapproche, des acteurs comme Vast, Axiom Space, Blue Origin et Airbus veulent être les premiers à rendre opérationnelles des stations commerciales. Le but? Mettre en orbite une station qui peut s’agrandir, et ainsi peser sur l’avenir du spatial, autant que sur le tourisme spatial et la recherche scientifique.

Le "Elon Musk belge"

Le cryptomilliardaire Jed McCaleb a créé Vast en 2021 avec une vision de long terme: "permettre à des milliards de personnes de vivre et de s’épanouir dans l’espace". Pour concrétiser ce rêve, il s’est entouré d’un Belge: Max Haot. CEO de Vast, il est décrit par plusieurs médias comme le "Elon Musk belge".

"La prochaine grande percée du spatial, ce n’est pas d’y aller, mais d’y rester."

Kris Young

Chief operating officer, entreprise spatiale Vast

Max Haot a fait carrière dans la tech à l’international. Il a fondé Launcher, une entreprise qui veut placer de petits satellites en orbite autour de la Terre. L’entrepreneur francophone a quitté la Belgique en 1995 et s’est fait naturaliser Américain, condition nécessaire pour être actif dans le secteur du spatial. En 2023, il a vendu son entreprise à Jed McCaleb et a pris la tête de Vast.

Vast construit des stations spatiales luxueuses, résolument orientées design, destinées à remplacer l’ISS à terme. L’entreprise a déjà réussi plusieurs missions d’essai: début 2026, le satellite "Haven Demo" est revenu après trois mois passés en orbite. "La prochaine grande percée du spatial, ce n’est pas d’y aller, mais d’y rester", résume Kris Young, chief operating officer de Vast.

Une montre pour l’espace

"Vast tente de répondre à la grande question: à quoi ressemblera la prochaine ère spatiale?", enchaîne Chris Grainger-Herr, CEO d’IWC. Avec Vast, la maison horlogère suisse a développé son dernier modèle, la "Pilot’s Venturer Vertical Drive", qu’ils présentent aujourd’hui à un groupe restreint de journalistes internationaux. "C’est la toute première montre-bracelet qui n’est pas une variation d’une montre spatiale existante, mais un modèle entièrement nouveau, conçu pour les besoins spécifiques des astronautes."

Le design a été testé dans les installations de Vast. La montre a passé les mêmes essais de simulation que le reste de l’équipement spatial. Elle a décroché la qualification pour le vol avec "Haven-1". L’an prochain, elle sera portée par les quatre astronautes à bord du vaisseau. "Dans le cadre de la mission, IWC est l’"official timekeeper". Cela nous aidera à rester sur la trajectoire et dans le "timing" tout au long des opérations de vol", assure Young.

Inclusif et accessible

"Nous entrons dans une nouvelle ère", poursuit Grainger-Herr. "Il ne s’agit plus de projets gouvernementaux, mais d’une approche commerciale et privée qui rendra l’exploration spatiale plus inclusive et plus accessible. Pendant longtemps, l’espace a été réservé à une poignée d’astronautes. Cela change: des voyageurs privés peuvent désormais, eux aussi, partir." À la clé, "bien plus de possibilités de recherche médicale et scientifique de rupture", menées par "un groupe de personnes beaucoup plus large". "C’est cette nouvelle réalité qui nous inspire au moment de concevoir cette montre", dit-il.

La montre est massive, taillée pour l’usage. Le boîtier en céramique blanche tranche avec le cadran noir mat. "Il a été pensé pour éviter les reflets gênants face au soleil intense au-dessus de l’atmosphère."

Autre détail marquant: l’absence de couronne traditionnelle. "Nous avons choisi une lunette en ceratanium, un matériau ultraléger et indestructible, et deux grands poussoirs, à gauche, pour commander la montre", précise Grainger-Herr.

Ce parti pris n’est pas un caprice. Les astronautes doivent pouvoir manipuler l’objet avec des gants, notamment lors d’une sortie extravéhiculaire. "En orbite autour de la Terre, vous traversez toutes les 90 minutes huit à neuf fuseaux horaires et vous voyez seize levers et couchers de soleil par jour", explique-t-il. "Cette montre devient un instrument de navigation essentiel. Elle vous donne non seulement l’heure, mais vouds dit aussi où vous êtes et comment vous orienter."

Une première absolue

Si IWC a choisi Vast, ce n’est pas un hasard: les deux maisons partagent un goût affirmé pour le design. Depuis la salle de contrôle, on surplombe l’atelier où l’on assemble les éléments de "Haven-1". Pour des raisons de sécurité, impossible d’y entrer. Dehors, en revanche, une réplique parfaite nous attend.

Au premier regard, difficile d’y voir un vaisseau spatial. La capsule, longue et cylindrique, évoque plutôt une chambre d’hôtel design haut de gamme. Vast a tourné le dos à l’aluminium froid. À bord: bois d’érable, tons crème et cuir blanc. Un style prisé par les designers d’intérieur à L.A., inédit dans le spatial.

Pour une meilleure santé

"Ce vaisseau est une plateforme de recherche conçue pour améliorer le confort des missions de longue durée", explique Hillary Coe, chief design & marketing officer de Vast. Avant de rejoindre l’entreprise spatiale, elle a fait carrière chez SpaceX comme chief design et travaillé comme designer pour des entreprises de premier plan, de Starlink à Google et Apple.

"L’éclairage naturel et les matériaux terrestres sont essentiels au bien-être mental de l’équipage."

L’intérieur porte la signature de Peter Russell-Clarke, connu pour avoir participé au design de plusieurs produits emblématiques d’Apple. "Nous ne concevons plus seulement pour survivre dans l’espace, mais pour l’expérience humaine", insiste Hillary Coe. "L’espace doit rester un lieu où l’on se sent relié à la Terre. Nous ne voulions pas copier les décors des films de science-fiction mais bâtir un futur réellement agréable pour celles et ceux qui y séjournent longtemps."

Pour elle, le choix des matériaux naturels et de la lumière n’a rien d’anecdotique: c’est une question de bien-être. "Il est scientifiquement prouvé qu’un environnement calé sur un rythme naturel et des matériaux terrestres rend plus heureux. Cela améliore la santé des astronautes, qui peuvent alors mieux mener la science innovante et la recherche qui les ont amenés là-haut. Ce n’est pas du design pour le design: c’est une poignée de main entre l’ingénierie et une approche centrée sur l’humain."

Une étreinte en apesanteur

Les lattes de bois sont là pour l’esthétique, certes, mais le confort physique a aussi été travaillé. Vast a même développé un "duvet spatial": une couverture gonflable, conçue pour exercer une pression uniforme sur le corps. Nous l’essayons. Il faut le reconnaître: la sensation s’apparente à celle d’une étreinte chaude et ferme. Un effet proche d’une couverture lestée, ou d’un partenaire qui vous serre dans ses bras. "Cette couverture procure un sentiment de sécurité et un sommeil confortable, très difficile à obtenir dans l’espace", explique Hillary Coe.

En avançant dans le vaisseau, elle nous révèle une série de rangements dissimulés, habillés évidemment de cuir de veau doux. Pour garder l’espace de vie "clean" et apaisant, chaque centimètre carré a été exploité. "Notre plus grand défi, c’était de stocker tout l’équipement et les provisions nécessaires de manière intelligente et modulaire", explique-t-elle.

"Il faut que l’intérieur paraisse rangé pour apporter du calme aux astronautes, tout en gardant tout à portée de main. C’était un puzzle énorme, et nous y sommes arrivés." Par "nous", elle parle de son équipe pluridisciplinaire. "Chez nous, "storytelling", design et design industriel cohabitent sous un même toit. Des spécialistes des couleurs aux designers produits: tout le monde travaille ensemble. C’est notre force."

Un ticket pour la Lune

La question n’est donc plus de savoir si l’on ira dans l’espace, mais quand. "Les premiers voyageurs privés pourront déjà embarquer en 2027", annonce-t-elle. Avec une précision, toutefois: cela vaut, pour l’instant, uniquement pour des personnes disposant de moyens financiers importants. Le prix exact d’un ticket ne nous sera pas communiqué, mais la liste d’attente s’allonge déjà fortement, quel que soit le montant.

Bien qu’il ne faille pas avoir une expérience de la Nasa pour décrocher un siège, nul n’est envoyé là-haut comme un simple touriste. "Vous n’avez pas besoin d’être astronaute au moment où vous vous inscrivez sur la liste d’attente, mais vous le devenez. Chaque passager reçoit une formation complète pour mener la mission à bien", assure Hillary Coe.

Partir dans l’espace serait-il le nouveau luxe ultime? "Bien sûr, c’est une expérience unique. Mais pour nos voyageurs, l’enjeu dépasse largement cela. Il s’agit de construire un héritage porteur de sens. Les gens veulent surtout contribuer aux percées scientifiques et aux innovations qui s’y produisent. Nous allons dans l’espace pour trouver des solutions à la vie sur Terre. Pour beaucoup, c’est ça, le vrai luxe."