Quatre morts, mercredi soir à l’hôtel Monbar. Jamais le Pays basque français n’avait connu telle boucherie depuis que la « guerre sale » a commencé entre l’ETA, l’Espagne et les commandos du GAL - ou, auparavant du « Bataillon basque espagnol ». Jamais les tueurs n’avaient eu la gâchette aussi lourde.
Les quatre réfugiés ont été abattus à bout portant, les tueurs visant la tête et la poitrine. Un témoin affirme même avoir vu l’un d’eux achever un blessé qui s’était affalé dans une mare de sang sur le trottoir de la rue Pannecau, à deux mètres de la porte du bar hôtel. C’est de Marseille que venaient ces tueurs, Lucien Mattei, 41 ans, et Pierre Frugoli, 22 ans, tous deux arrêtés par la police après une course-poursuite lancée par des témoins (voir cadre ci-dessous).
Peu de renseignements ont filtré, hier, sur les deux hommes. Tout au plus sait-on que Lucien Mattei a déjà fait l’objet d’une condamnation à vingt ans de prison pour un vol à main armé et que Pierre Frugoli était connu des services de police (1).
Les deux hommes sont arrivés à pied devant le petit hôtel de la rue Pannecau et non en voiture comme on l’avait tout d’abord cru. Ils ont très certainement dû surveiller et suivre les quatre réfugiés, José-Maria Etcheniz-Maiztegui, José Agustin Irazuetaharrena-Odriozola, Inaki Asterruizarra et Sabin Etxaide, qui, avant d’entrer au Monbar, un peu après 21 heures, étaient passés par un autre bar de la rue Pannacau. C’est, en effet, quelques minutes tout juste après leur entrée que les tueurs ont surgi.
« Ils ne s’attardaient pas »
Dès les premiers coups de feu, j’ai plongé derrière mon comptoir, raconte Bernard Etchehandy, le tenancier de ce petit hôtel qui, depuis 1967, ne reçoit que des représentants de commerce et quelques habitués. J’ai tout entendu, mais je n’ai rien vu. » Il a notamment entendu son ami, Jean Iriart, un « Américain » revenu au pays, dire : « Ne tirez pas, ne tirez pas », en levant la main vers la porte d’entrée. Il a été « épargné » : une balle lui a seulement traversé la cuisse gauche avant de venir se ficher dans la jambe droite. Connaissait-il les réfugiés abattus dans son établissement ? À peine. Ils y étaient venus quelques fois seulement pour boire rapidement un café avant d’aller faire un tour ailleurs. Mercredi, ils ne comptaient pas plus s’attarder semble-t-il. « Ils ne regardaient même pas le match ». Un match qualificatif pour la Coupe du monde entre leur pays et l’Irlande qu’une chaîne espagnole diffusait et qui passait sur tous les écrans de TV des bars de la rue Pannecau…
Deux pistolets dans l’Adour
Les tueurs avaient-ils des complices qui les attendaient plus loin avec une voiture ou à moto ? C’est vraisemblable. Qu’ils les balancent aux inspecteurs de la PJ de Bayonne, c’est une autre affaire. En tout état de cause, leur garde à vue a été prolongée, hier soir et ils devraient être présentés aujourd’hui au parquet. Les deux hommes n’ont pour l’instant reconnu qu’une chose : s’être débarrassés de leurs armes dans l’Adour, avant d’être ceinturés sur le pont Saint-Esprit. Et effectivement, hier après-midi, les plongeurs des sapeurs-pompiers ont retrouvé deux pistolets à l’endroit désigné.
Le 29 mars dernier, un Tarbais, Pierre Baldès, après avoir commis un attentat qui avait coûté la vie à un jeune Français, dans un bar à Bayonne, s’était lui aussi débarrassé de son arme dans la Nive, avant d’être rattrapé…
Une R 25
Mais aujourd’hui, c’est donc la piste des « Marseillais » qui est ouverte. Elle était apparue timidement l’été 1984 quand les gendarmes avaient arrêté Yann Brouchos, un hôtelier de Fos-sur-Mer, suspecté d’avoir provoqué l’incendie d’une coopérative basque. Il avait ensuite été relâché. La piste phocéenne allait refaire surface le 5 septembre dernier, à Saint-Jean-Pied-de-Port. Ce jour-là, un peintre en bâtiment avait retrouvé dans sa camionnette une bombe qui, par miracle, n’avait pas explosé. On l’avait pris pour un réfugié. Le « on », c’était les occupants d’une R 25 immatriculée dans les Bouches-du-Rhône que l’on avait repérée plusieurs jours auparavant en train de faire des allées et venues dans les parages. La voiture avait été abandonnée sur la place de Saint-Jean-Pied-de-Port avec, à l’intérieur des armes et les photos de trois réfugiés. Une planque avait été organisée par les gendarmes, mais sans succès. De même que l’enquête diligentée ensuite jusqu’à Marseille.
Les Marseillais en question étaient-ils, entre autres, Lucien Mattei et Pierre Frugoli, restés sur place, à l’abri ? Y a-t-il un lien entre les photos et les victimes de mercredi soir ? S’agit-il d’une autre équipe (les méthodes - dynamite et 9 mm - sont en tout cas différentes) ? Hier, il était encore trop tôt pour le dire.
(1) Selon des informations policières marseillaises, ils auraient pu aller se faire oublier, se « reconvertir » en Espagne, notamment dans le trafic des armes et de la drogue.

