Durant l’âge d’or des voyages (1880–1939), deux adresses dominaient le paysage hôtelier, se faisant écho d’une rive à l’autre de l’Atlantique. À Londres, le Savoy a été le premier hôtel entièrement électrifié au monde, le premier à proposer un service aux chambres et, dans son bar « américain » (aujourd’hui le plus ancien bar à cocktails de la capitale britannique), le premier à servir des cocktails de style américain. En 1893, quatre ans après l’ouverture du Savoy, le Waldorf ouvre ses portes à New York. Il fusionnera ensuite avec l’hôtel Astor voisin pour devenir le Waldorf-Astoria. Les clients y étaient accueillis par des préposés à chaque étage, et ceux en partance pour une traversée transatlantique trouvaient dans leur chambre du champagne, des fleurs et une note manuscrite du propriétaire des lieux, George C. Boldt. Sa consigne au personnel est restée célèbre : « Rendez le Waldorf si confortable qu’ils n’auront plus envie d’aller ailleurs. »

Ces inspirations transatlantiques ont joué un rôle clé dans la conception des deux hôtels. En 1889, Boldt visite plusieurs des plus grands hôtels européens et remarque que le service y était très coûteux, mais que les prix se justifiaient par leur qualité et leur caractère. Le Waldorf sera donc construit dans le style « Renaissance allemande », prisé par les élites fortunées, doté de mobilier signé Duveen of London, et ornementé de cristal de Baccarat, de tapisseries flamandes et de ferronneries spectaculaires.

Au même moment, le fondateur du Savoy, Richard D’Oyly Carte, revient enchanté de ses voyages en Amérique. Pour lancer à Londres le premier hôtel de luxe construit spécifiquement pour cet usage, il recrute deux visionnaires venus de France : César Ritz, surnommé « l’hôtelier des rois », et Auguste Escoffier, père de la cuisine française moderne.

Comme le résume l’archiviste du Savoy, Susan Scott, un journaliste de l’époque écrivait au sujet de l’établissement : « Bien que le Savoy soit légèrement plus cher que les hôtels londoniens existants, le tarif se justifie par tous les services inclus dans le prix. »

Le Savoy est aussi devenu le premier endroit respecté de Londres où les femmes pouvaient dîner seules, sans chaperon — une révolution sociale. Ritz avait d’ailleurs un adage : « Là où vont les dames, les maris suivront. » Boldt a fait de même en supprimant le « Ladies’ Parlor » du Waldorf, un salon d’un autre temps permettant aux femmes non accompagnées de dîner et de jouer au bridge librement, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Entrée de l’hôtel Savoy The Strand
Lobby du Savoy

Aujourd’hui, on traverse l’Atlantique en quelques heures. Les paquebots ont laissé place aux jets privés. L’avion Bombardier Global 7500 relie Londres et New York en moins de cinq heures et demie. Pourtant, le Savoy et le Waldorf Astoria ont résisté au passage du temps. Le Waldorf Astoria a même été démoli puis reconstruit en 1931 dans un style Art déco devenu iconique. Ces deux hôtels ont défini ce que serait l’hôtellerie de luxe moderne, tout en préservant leur héritage grâce à une remise en question permanente.

À présent, tous deux entament une nouvelle ère. Le Savoy a dévoilé en juin 2025 des chambres et suites rénovées. Trois mois plus tard, le Waldorf Astoria (dont le nom a perdu son trait d’union en 2009) rouvrait ses portes après une restauration colossale de 2 milliards de dollars américains, transformant ses 1 400 chambres en 372 résidences pour devenir un hôtel à 375 clés.

La transformation du Savoy, bien que moins pharaonique que celle du Waldorf Astoria, est tout aussi spectaculaire. Sous la direction du studio britannique GA Group, 50 lustres ont été restaurés, plus de 9 000 m² de moquette posés et plus de 110 m² de marbre ajoutés dans les salles de bains monochromes de ses chambres rénovées. Le légendaire « Thames Foyer », cœur battant de l’hôtel, a été repensé par le studio londonien BradyWilliams. Rebaptisé « Gallery », l’espace est désormais un lieu animé où l’on peut dîner et savourer des cocktails sous des silhouettes de couples dansant la valse (un clin d’œil au tout premier dîner dansant de Londres, qui s’y est tenu en 1912). Côté cuisine, on reste fidèle à l’esprit inventif d’Escoffier, revisité selon les goûts modernes, avec des créations comme le « chicken tikka pie ». Et la nouvelle boutique de scones, Scoff, a reçu en 2025 le prix « Pastry Opening of the Year Award 2025 » décerné par La Liste pour ses nouvelles recettes imaginatives.

Clins d’œil au passé mais regard tourné vers l’avenir sont les deux lignes directrices qui ont guidé les travaux de rénovation du Waldorf Astoria. Pour sa transformation, l’établissement s’est appuyé sur le cabinet d’architecture SOM, qui a fouillé les archives de l’hôtel et celles du Wolfsonian. Les architectes y ont retrouvé des milliers de documents du projet d’origine de 1931, mené par Schultze & Weaver. « Nous nous sommes retrouvés face à un casse-tête complexe », explique SOM. « Il s’agissait de concilier l’intention initiale, l’état actuel du bâtiment et son histoire, tout en préparant un avenir basé sur ces trois piliers. »

Entrée du Waldorf Astoria New York sur Park Avenue
Lobby du Waldorf Astoria, New York

À l’extérieur : restauration des briques Waldorf Grey, reconstitution des écoinçons décoratifs, remplacement de près de 5 600 fenêtres par des répliques conçues à l’identique. Les deux flèches de cuivre emblématiques du bâtiment ont été entièrement restaurées et transformées en duplex de prestige. À l’intérieur : les espaces historiques — Park Avenue Foyer, Lexington Avenue Foyer, East Arcade, Peacock Alley — ont retrouvé leurs volumes d’origine et leurs moulures décoratives. La Grande Salle de bal a quant à elle retrouvé toute sa lumineuse splendeur Art déco, dotée d’un éclairage, d’une acoustique et d’un système audiovisuel dernier cri.

Aucun établissement de luxe récent ne peut rivaliser avec l’héritage de ces hôtels de légende, façonné autant par leur excellence que par les personnalités extraordinaires qui y ont séjourné.

César Ritz savait tirer parti de ses connexions aristocratiques pour attirer le gratin de la haute société. Le prince de Galles et son entourage proche ont rapidement fait du Savoy l’endroit où il fallait être vu. Parmi les habitués du Savoy : les divas Adelina Patti et Nellie Melba (à qui Escoffier dédiera la pêche Melba et le toast du même nom) ou encore Claude Monet, qui y a séjourné trois fois entre 1898 et 1901, et qui a commencé sa série des Vues de la Tamise depuis sa suite. En 1905, l’urbaniste américain George Kessler a fait inonder la cour à l’occasion d’une fête d’anniversaire sur le thème des gondoles, avec Enrico Caruso en invité musical. En 1923, Fred et Adele Astaire ont dansé sur le toit de l’hôtel. Marlene Dietrich a exigé 12 roses roses par jour durant son séjour en 1949 et Frank Sinatra a enregistré Sinatra Sings Great Songs from Great Britain en 1962 alors qu’il résidait au Savoy. Trois ans plus tard, Bob Dylan, alors en résidence avec Joan Baez, y a reçu les Beatles.

The American Bar at The Savoy
Bien entendu, le Waldorf Astoria a lui aussi une longue liste de stars et de personnalités à son palmarès, et il a été le théâtre de nombreux événements historiques marquants. En 1946, Winston Churchill y prononce son discours « Le nerf de la paix ». En 1955, Dorothy Dandridge devient la première artiste afro-américaine à se produire en tête d’affiche à l’Empire Room. En 1956, Martin Luther King Jr. y donne un discours majeur pour la NAACP. En 1968, Richard Nixon y accepte la présidence des États-Unis. En 1986, la première cérémonie d’intronisation au Rock & Roll Hall of Fame est organisée dans la Grande Salle de bal.

Heureusement, plusieurs trésors ont traversé les décennies, notamment seize fresques du peintre impressionniste Edward Emerson Simmons issues du Waldorf d’origine, ainsi que la célèbre horloge Waldorf Astoria créée et fabriquée à Londres pour l’Exposition universelle de Chicago en 1893. Au Savoy, l’ascenseur rouge laqué, premier ascenseur électrique de Londres et affectueusement surnommé « The Ascending Room », a été soigneusement préservé, tout comme les objets exposés à l’American Bar, parmi lesquels le briquet de Frank Sinatra et le poudrier de Noël Coward.

La vitesse de l’avion Bombardier Global 8000, qui relie aujourd’hui Londres et New York, aurait semblé inimaginable à l’époque où ces Grandes Dames de l’hôtellerie accueillaient leurs premiers clients. De nos jours, on peut sans difficulté commander une salade au Waldorf à l’heure du dîner… puis savourer un gin-tonic à l’American Bar pour le 5 à 7. Levons nos verres à cette réussite!

Ils ont ouvert la voie

Raffles Hotel
Singapour

Inauguré en 1887, le Raffles a été le premier à introduire le service de majordome (qui allait faire sa légende) à Singapour. Et l’établissement est également à l’origine du fameux cocktail « Singapore Sling ». Son histoire est étroitement liée à celle d’écrivains célèbres comme Rudyard Kipling et Joseph Conrad, qui y ont puisé leur inspiration durant leur séjour.

The Peninsula
Hong Kong

Inauguré en 1928 comme « le plus bel hôtel à l’est de Suez », il a été le premier établissement hôtelier à porter le nom Peninsula et il est le plus ancien hôtel toujours en activité à Hong Kong. Il a imposé de nouveaux standards en termes de qualité de service : premier restaurant français traditionnel de Hong Kong (Gaddi’s), transferts vers et depuis l’aéroport en Rolls-Royce, premier héliport hôtelier de la ville… Encore aujourd’hui, son ratio personnel/clients reste inégalé à Hong Kong.

Fairmont 
Le Château Frontenac

Premier de la série des hôtels de style « Château » construits par la compagnie Canadian Pacific Railway à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le Fairmont Le Château Frontenac accueille ses clients depuis 1893 au cœur du Vieux-Québec, site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.