Comme figée dans le temps, les rails d’une petite gare du sud de l’Angleterre sont devenus silencieux il y a près de soixante ans. Pourtant, la gare de Petworth accueille toujours des voyageurs. Cette fois, pas pour prendre le train, mais pour y dormir. L’ancienne gare s’est transformée en hôtel de caractère, un brin insolite.

Au guichet de The Old Railway Station, Jennie Hudson porte à la fois la casquette de cheffe de gare, de maîtresse d’hôtel et de gardienne de la mémoire des lieux. "C’est la salle d’attente. Les voyageurs arrivaient par cette grande porte et se dirigeaient vers ces fenêtres-là, qui sont d’origine, pour acheter leur ticket", détaille la propriétaire.

Sur le quai, quatre voitures de train Pullman de l’époque édouardienne, début du XXᵉ siècle, ont décidé de s’installer définitivement. Ces vieilles dames centenaires ont chacune un nom et de nombreuses histoires à raconter. "Ici, c’est Alicante, née en 1914. Là, on a Montana, de 1923. Avec sa sœur Flora, elle circulait sur la ligne surnommée la Flèche d’Or, qui emmenait les passagers jusqu’à Paris", raconte Jennie Hudson.

Des trains d’antan dans une gare d’autrefois, comme autant de miroirs reflétant un pan de l’histoire ferroviaire britannique. "Les gens arrivaient à la gare à cheval, dans des calèches, il y avait même des omnibus. On peut vraiment imaginer les voyageurs sur le quai attendant leur train. Et il n’y en avait pas beaucoup chaque jour : s’il était manqué, l’attente pouvait être longue", ajoute-t-elle.

Un voyage hors du temps pour les visiteurs

En poussant la porte de la gare, c’est cette expérience singulière que viennent chercher les clients. Un cadre pittoresque qu’une Anglaise a choisi pour célébrer l’anniversaire de son mari. "Je vais prendre des photos avec mon téléphone et les envoyer à mes collègues, à mon fils et à ma mère. Ils ne vont pas en revenir, tout comme moi", confie Joey Hornsby, client de l’hôtel et ancien conducteur de train. Sa femme ajoute : "C’est comme un bond dans le temps. C’est très original et très joliment restauré."

L’atmosphère transporte les visiteurs, qu’ils viennent y passer la nuit ou simplement savourer un afternoon tea dans la grande salle. "On s’imagine les dames de l’époque avec leurs grandes robes ; à côté, nous, on est des petites gens", sourit une cliente.

C’est ici même que Jennie et son mari ont commencé à rêver de reprendre l’établissement, en 2018, autour d’un thé et de scones dans le café de la gare. "On était assis avec notre thé, on a regardé autour de nous et on est tombé amoureux de l’endroit. J’étais enseignante à l’époque ; c’était un changement de vie, mais c’est un bâtiment en bois, mon mari est charpentier, et j’enseigne le commerce : on s’est dit qu’il n’y avait aucune raison que cela ne marche pas", se souvient Jennie Hudson.

Six ans plus tard, les Hudson ont toujours autant de projets sur les rails. Et surtout un nouveau bébé : une voiture de train de 1906, Princesse Ena. Depuis trois ans, Blair Hudson la restaure à la main, avec passion et patience.

"On apprend au fur et à mesure. C’est beaucoup de travail, mais c’est fait avec amour. On réalise qu’on tient un bout d’histoire entre nos mains et que nous n’en sommes que les gardiens éphémères", confie-t-il.

Un travail d’orfèvre pour préserver ce patrimoine unique et continuer de faire voyager les clients, le temps d’une nuit.