Une île inhabitée, des eaux cristallines et un investissement de plusieurs milliards de dollars. Sur le papier, le projet touristique porté en Albanie par Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump et fils de Charles Kushner, ambassadeur des États-Unis en France et à Monaco, ressemble à une opération de prestige. Mais, sur place, l’initiative provoque désormais manifestations, accusations de favoritisme et inquiétudes environnementales. Tout commence par un voyage en mer. « Nous étions avec des amis sur un bateau, nous nous sommes arrêtés pour nager, et c’est ainsi que nous avons découvert cette île », racontait récemment Ivanka Trump, fille du président américain et épouse de Jared Kushner. Le couple tombe alors sous le charme de Sazan, une île inhabitée, située à l’entrée de la baie de Vlorë, au sud-ouest de l’Albanie. Ce coup de cœur s’est rapidement transformé en projet immobilier colossal.
Longtemps fermée au public, Sazan a servi de base militaire sous le régime communiste d’Enver Hoxha. Une enquête du média d’investigation balkanique Balkan Insight (BIRN) a révélé que des munitions datant de la seconde guerre mondiale et de la période de la guerre froide demeurent encore présentes sur terre comme sous l’eau
Début 2025, le gouvernement albanais a accordé à Jared Kushner le statut d’« investisseur stratégique », ouvrant la voie à la création d’un complexe touristique haut de gamme. L’ensemble représenterait près de cinq milliards de dollars d’investissements et comprendrait plusieurs hôtels, une marina et des infrastructures destinées à accueillir une clientèle internationale fortunée.
Une ancienne île militaire
Mais Sazan n’est pas une île comme les autres. Longtemps fermée au public, elle a servi de base militaire sous le régime communiste d’Enver Hoxha. Une enquête du média d’investigation balkanique Balkan Insight (BIRN) a révélé que des munitions datant de la seconde guerre mondiale et de la période de la guerre froide sont encore présentes sur terre comme sous l’eau. Selon l’état-major albanais, plusieurs secteurs restent potentiellement à risques. Les autorités militaires reconnaissent elles-mêmes que les mouvements marins et les tempêtes peuvent faire réapparaître des explosifs enfouis depuis des décennies. « Même si l’on déminait la zone aujourd’hui, une tempête demain pourrait remettre une mine à nu », ont indiqué les forces armées albanaises, dans une réponse adressée aux journalistes de BIRN. Le biologiste et plongeur Simo Rabaj estime, lui, que « l’île n’est pas adaptée au tourisme ». Les spécialistes soulignent que le déminage sous-marin demeure particulièrement complexe, les courants modifiant constamment les fonds marins.
Manifestations et accusations de corruption
Depuis plusieurs semaines, la contestation s’amplifie à Vlorë, la ville la plus proche de Sazan. Des habitants et des militants écologistes dénoncent la privatisation progressive d’un site considéré comme un patrimoine naturel et historique. Certaines manifestations ont donné lieu à des tensions avec des agents de sécurité privés. Le dossier a également pris une dimension politique. L’opposition accuse le premier ministre albanais Edi Rama d’avoir favorisé le projet, afin de renforcer ses relations avec l’entourage de Donald Trump. Le statut d’investisseur stratégique accordé à Jared Kushner permet notamment de déroger à certaines contraintes administratives et d’accélérer les procédures. Le parquet spécialisé contre la corruption et le crime organisé d’Albanie a ouvert plusieurs investigations concernant l’origine des financements et certaines questions foncières entourant ce projet. Et l’opposition ne vient plus seulement d’Albanie. Début 2026, 41 organisations environnementales provenant de 28 pays ont adressé une lettre aux autorités albanaises, afin de demander un moratoire sur les travaux. Les associations rappellent que l’île de Sazan et les eaux environnantes constituent un habitat essentiel pour plusieurs espèces protégées, dont le phoque moine de Méditerranée, le Monachus monachus, l’un des mammifères marins les plus menacés au monde. Selon ces organisations, 36 autres espèces marines classées comme vulnérables ou menacées sont présentes dans la zone. Elles reprochent au gouvernement albanais de ne pas avoir publié d’étude d’impact environnemental détaillée avant le lancement du chantier.
L’île de Sazan et les eaux environnantes constituent un habitat essentiel pour plusieurs espèces protégées, dont le phoque moine de Méditerranée, le Monachus monachus, l’un des mammifères marins les plus menacés au monde. Selon ces organisations, 36 autres espèces marines classées comme vulnérables ou menacées sont présentes dans la zone
Un projet soutenu par Tirana
Les autorités albanaises mettent en avant les retombées économiques de l’opération. Le gouvernement évoque la création de plusieurs milliers d’emplois pendant les phases de construction puis d’exploitation. Des investisseurs qataris participent également au financement du projet. Pour de nombreux habitants, toutefois, Sazan représentait jusqu’à présent un espace naturel relativement préservé, fréquenté par des randonneurs et des plongeurs locaux. Beaucoup redoutent désormais l’apparition d’un tourisme ultra-luxueux, inaccessible à la population albanaise. Cette controverse dépasse d’ailleurs les frontières des Balkans. Aux États-Unis, plusieurs organisations de surveillance éthique s’interrogent sur les liens entre les activités privées de Jared Kushner et son appartenance à la famille du président américain. Si Charles Kushner, père de Jared et ambassadeur des États-Unis en France et à Monaco depuis 2025, n’est en rien impliqué dans ce projet, cette affaire illustre une nouvelle fois la manière dont les intérêts économiques de l’entourage de Donald Trump continuent d’alimenter le débat, bien au-delà de Washington.

