Un lieu d’exception

un rocher emblématique « la Chaise du Curé », photo Henri Moreau, Wikipédia

parfaitement intégré dans le paysage, et la zone destinée à être couverte de barres d’immeubles, photo Henri Moreau
Le Grand hôtel des Dunes est situé tout en bordure du littoral, dans une zone ZNIEFF (Zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique) de type 1. C’est une zone dunaire en plein milieu naturel, non loin des rochers de Karreg Kreiz et du Goudoul. Ces rochers, façonnés par la houle, laissent place à l’imagination ; le paysage, comme beaucoup d’endroits en Bretagne, prend des allures bien différentes selon l’heure où l’on s’y promène. Le « sentier des douaniers », le célèbre GR 34 qui borde l’ensemble des côtes de Bretagne sur près de 2 000 kilomètres, le traverse. Des animaux sauvages, dont certains sont protégés, habitent ces dunes : salamandre, orvet, couleuvres, lézards, libellules, sans compter les oiseaux marins. Des fleurs et des plantes sauvages caractéristiques de certains littoraux, y poussent en toute sécurité. Rien qu’aujourd’hui, en cette fin de mois d’août, nous avons pu observer des fleurs de panicaut des dunes, de la lagure ovale, des ajoncs, de la luzerne marine, de la silène maritime, de l’aneth, de l’armérie, de la criste et des bettes. Parmi ces plantes endémiques, deux sont particulièrement menacées : le panicaut ou Chardon bleu des dunes et la luzerne qui pâtit de la surfréquentation du haut des dunes et qui a presque disparu du Finistère [1] .

juste devant l’hôtel, cliché du 24 août 2025, photo Louis Firmin

la « Luzerne marine » provenant du catalogue documentaire du Conseil Botanique National de Brest
Sur la grève, en contre bas des rochers de l’hôtel actuel, se trouve un vieux lavoir de pierres, alimenté par l’eau des sources des dunes [2] . Exploité depuis au moins le 19ème siècle, il était seulement creusé dans les galets de la plage et a été doté d’un mur de protection en 1928.

de l’hôtel, photo Henri Moreau, Wikipédia
Lesconil a été labellisé en 2018 port d’intérêt patrimonial. Ce label a été malencontreusement perdu en 2021 [3], à l’occasion de la destruction de l’Hôtel de la plage. Comme le Grand hôtel des Dunes, c’était un emblèmes du patrimoine et de l’histoire touristique de la commune, et comme le Grand hôtel des Dunes, il était visible de la mer.
Un hôtel caractéristique des constructions des années 30
Construit au début des années 1930 par Simone et François Le Bec, le Grand hôtel des Dunes est un superbe témoignage de la période des premiers congés payés ; celle de l’essor véritable du tourisme sur la côte bretonne. L’architecture du bâtiment principal reflète clairement le style architectural art déco de l’époque ; les fenêtres des deux façades sont allongées à la verticale et les portes de la grande salle du rez-de-chaussé qui s’ouvrent de part et d’autre de l’édifice, sont à pans coupés. Les proportions sont harmonieuses, la composition est équilibrée et ordonnée ; l’on a su intégrer les nouveautés de l’époque au style traditionnel caractéristique du littoral bigouden et l’hôtel s’intègre parfaitement dans le paysage.
Un endroit chargé d’histoires
Cet hôtel a été le témoin de la vie à Lesconil et en Pays bigouden depuis sa fondation. C’était le décor des réunions familiales, des repas de baptêmes, de communions ou de noces, des cafés d’enterrements, des repas de d’anniversaire [4] … Des personnalités y ont séjourné comme l’acteur Louis Jouvet ou le peintre Jean Le Merdy. La famille Spencer, parents de Churchill et de Lady Diana, y revenaient régulièrement. Plus récemment, peu de temps avant la fermeture, Daniel Mesguich, de la Comédie Française, acteur et metteur en scène y a logé. Il avait une chambre avec vue sur mer. On dit que quand Simone Veil y descendit, elle reçut un magnifique bouquet de fleurs, qu’elle renvoya pour décorer la grande salle quand elle apprit qu’il venait de François Mitterrand ! Les dunes et les rochers spectaculaires devant l’hôtel ont été photographiés et peints par un grand nombre d’artistes comme Michel King, Thierry Méheut, Jacques Godin, Paul Grégoire et Jean-Claude Quideau. Une photo du lavoir de Porz-ar-Feunteun vers 1920, qui met en scène les femmes de Lesconil, est une illustration parmi les plus connues de Lesconil. Les rochers du Goudoul ont été le décor de certaines scènes du film Les Naufrageurs (1959), réalisé en 1958 par Charles Brabant. Une partie de la population s’en souvient encore...

Un projet destructeur
Depuis les années 30, l’établissement a été transmis dans la famille Le Bec : il est passé des mains de François Le Bec dit "Fanchic" à celles de sa fille Jeanne. L’activité a perduré jusqu’à la pandémie de Covid 19. L’édifice a été vendu en 2023, peu de temps après la crise. Des travaux intérieurs de recomposition, puis de désamiantage ont été effectués entre l’été 2024 et le printemps 2025. Tous souhaitaient voir refleurir un établissement ayant marqué la vie locale de Lesconil sur plusieurs générations, mais pas au prix de la destruction de l’environnement et du paysage du littoral.

L’acheteur, le groupe Legendre, est un acteur majeur de l’industrie du bâtiment en France. Il est ici représenté par sa société sœur : Suitcase Hospitality. Il a pour projet de réaliser un hôtel de luxe, quatre étoiles. D’après les documents à l’appui du permis de construire, nous avons pu voir que les annexes de l’hôtel devraient écraser le bâtiment principal. Certes la hauteur des ailes est limitée à 12 mètres (ce qui en ferait l’un des plus hauts bâtiments de Lesconil avec l’hôtel), mais elles atteignent 56 mètres de longueur ! Quant au garage, il est censé être creusé dans la roche, sous la dune (8 mètres de profondeur) ! Et le bardage sombre en fait un paysage de chalets suisses ou pire, de hangars de zone d’activités.
Vues, coupes et projections du permis de construire déposé auprès de la Communauté de communes du Pays bigouden sud












Pour réaliser un tel projet surdimensionné, les représentants du groupe Legendre ont persuadé les élus locaux responsables de l’urbanisme qu’un hôtel ne peut être rentable qu’à condition de disposer de 77 Chambres. Si cela était le cas, bon nombre d’établissements en France et en Europe seraient déjà fermés ! Le but du Groupe Legendre et de sa société sœur Suitcase Hospitality semble bien ici d’optimiser la recherche du profit au mépris des règles environnementales, architecturales et d’intégration au cadre urbain.
Pour ce faire, le PLU de la commune a été modifié ; tout s’est passé comme s’il s’était agi de tailler la modification sur mesure (Délibération n°415 du conseil municipal, le 26 juin 2025). Déjà, après l’enquête publique de février dernier, le commissaire enquêteur avait clairement notifié une réserve et deux recommandations subséquentes. Malgré tout, le PLU a été modifié. Le permis de construire a été affiché devant le Grand hôtel des Dunes le 21 juillet 2025. Des Lesconilois ont demandé des précisions à la mairie, obtenu des documents et découvert un projet déposé auprès des collectivités territoriales au mois d’avril !
Extraits du Rapport du commissaire Enquêteur
"Ces paramètres liés aux hauteurs permises, 12 ou 13,5 m laissent d’importantes possibilités qui ne seraient pas en cohérence avec le site, situé dans les EPR et partiellement compris dans une ZNIEFF. Conformément à l’article L121-13 du code de l’urbanisme, l’augmentation de l’emprise doit être compatible avec le principe de caractère limité des extensions de l’urbanisation. L’OAP ne fait apparaître aucun cône de vue, ni côté « terre », au nord de la rue Laennec, ni côté sud à partir de la mer et du GR 34, alors que la notice explicative rappelle bien la valeur patrimoniale de l’hôtel. Ces cônes de vue devraient figurer sur le schéma afin d’orienter les constructions, nouvelles ou extensions. "
"Le bâtiment existant devant servir de support aux extensions et/ou aux constructions nouvelles ayant une hauteur d’environ 18 m, quelle sera la hauteur réelle des futures constructions : au dossier d’enquête la description de l’OAP mentionne « .…afin que la hauteur au faîtage du projet ne dépasse pas celle du bâtiment de l’hôtel existant ». La hauteur a son importance pour l’ensemble vu de la mer et du GR 34 mais surtout pour les maisons individuelles au nord, à l’est ou à l’ouest. J’estime que sur ces points le règlement écrit du PLU n’est pas suffisamment précis pour encadrer les constructions possibles dans ce sous-secteur Uhb1 créé, pour limiter raisonnablement les incidences potentielles aux riverains (ensoleillement, vues, valeur des biens…). Je formulerai donc une réserve sur le point A de la présente modification n°3 du PLU de la commune de Plobannalec-Lesconil."
De fait, les élus en charge de l’urbanisme semblent n’avoir tenu aucun compte de la réserve du commissaire enquêteur et ont accordé plusieurs dispositions, qui peuvent apparaître établies à dessein, au Groupe Legendre / Suitcase Hospitality :
- Modification du niveau d’égout, permettant d’augmenter la hauteur des constructions.
- Autorisation de hauteurs supérieures à celles du PLU initial.
- Extension de l’emprise au sol.
- Diminution de 4 à 3 mètres de la distance minimale avec les propriétés avoisinantes.
- Usage de matériaux inadaptés au contexte urbain.
- Ajout d’ailes compromettant l’architecture historique.
- Non-respect des cônes de vue.
- Décalage de l’ensemble du projet déposé avec les orientations générales du PLU (Harmonie des constructions et des aménagements avec le bâti et le paysage existants).
Une réaction instantanée
Les Lesconilois ont été très surpris par ce qu’ils ont découvert ; et pour cause, un projet tout à fait acceptable existait encore sur le net, le nouveau n’était connu que de bien peu de gens. Comment concevoir que les constructions et modifications nécessaires à une hôtellerie moderne devraient défigurer l’existant ? Tout le monde était favorable à la résurrection de l’hôtel et non à la défiguration du bâtiment ainsi qu’à celle de la côte qui le longe.
En quelques jours, un collectif nommé « Pas de barres près des Dunes » a été constitué pour s’opposer au projet, collectif auquel ont pris part les délégués de Sites et Monuments pour le Finistère. Une pétition a été mise en ligne. En quatre jours, elle avait déjà recueilli plus de 1 000 signatures ! L’affaire est donc à suivre...
Jean-Marie Le Bec, membre du collectif « Pas de barres près des Dunes »
Sophie Grosjean-Agnes, délégué adjoint Sites & Monuments pour le Finistère
Frédéric Hérembert-Larnicol, délégué Sites & Monuments pour le Finistère

